Chapitre 3 — La route forcée
Le hangar était derrière elles, mais les ennuis n’étaient pas restés à l’intérieur.
Vee, Vectra et Kota regagnèrent les véhicules avec les informations récupérées en urgence. La cargaison n’était plus là. Le camion avait déjà quitté les lieux, pris par une autre équipe avant leur arrivée. Elles avaient perdu l’avantage du premier coup, mais pas encore la piste.
Il fallait repartir.
Vite.
Vee fut la première à comprendre que ça n’allait pas être aussi simple.
Sa voiture était morte.
Pas simplement abîmée. Pas juste rayée ou cabossée. Morte. La carrosserie avait pris cher, le moteur ne répondait plus correctement, et même sans être mécanicienne, elle comprit que ce tas de métal ne les mènerait nulle part.
Elle resta immobile devant le véhicule, mâchoire serrée.
— Super.
Vectra, elle, avait déjà ouvert le capot de son propre véhicule.
Le moteur fumait encore légèrement. Rien de rassurant. Mais contrairement à celui de Vee, il respirait toujours. Mal, mais il respirait.
— Le mien peut repartir, dit Vectra.
Vee tourna la tête vers elle.
— Il a pas exactement l’air en forme.
— J’ai pas dit qu’il était en forme. J’ai dit qu’il pouvait repartir.
Vectra se mit au travail sans attendre.
Elle arracha ce qu’elle pouvait récupérer sur la voiture de Vee. Des pièces, des câbles, quelques éléments encore utilisables. Rien de propre. Rien d’élégant. Une réparation de fortune, faite dans l’urgence, avec les moyens du bord et assez de brutalité pour que ça tienne au moins quelques kilomètres.
Kota resta à distance, surveillant les alentours.
Vee, elle, reçut les nouvelles informations sur son téléphone.
Une carte.
Trois trajets possibles.
Trois façons de rejoindre la nouvelle localisation du camion.
Elle appela Kota d’un geste.
— Viens voir.
Kota s’approcha, silencieuse.
Sur l’écran, trois lignes coupaient la carte.
La première passait par l’autoroute. C’était la plus rapide, de loin. Mais à cette heure-là, la circulation pouvait devenir un piège. Trop de voitures. Trop de témoins. Trop peu d’espace pour improviser si quelque chose tournait mal.
La deuxième suivait une nationale, en passant par une zone de chantier actuellement en travaux. Moins directe que l’autoroute, mais plus souple. Moins surveillée. Plus risquée aussi, parce qu’un chantier de nuit voulait dire déviations, barrières, routes coupées et surprises.
La dernière traversait des zones résidentielles. Le trajet le plus long. Moins exposé aux grands axes, mais avec un autre problème : les civils. Des voitures qui sortent d’une allée sans prévenir, des gens qui traversent, des rues étroites où chaque seconde perdue compte double.
Vee observa la carte en silence.
— L’autoroute, on gagne du temps, mais si ça bloque, on est coincées.
Kota hocha légèrement la tête.
— Et trop de caméras. Trop de monde.
— Les habitations ?
Kota suivit la route du doigt.
— Trop long. Trop imprévisible.
Vee eut un léger sourire.
— Donc il reste la route moche.
— La nationale.
— Celle avec le chantier.
Kota leva les yeux vers elle.
— C’est celle qui nous laisse le plus de choix si ça dérape.
Vee rangea son téléphone.
— Alors on prend celle-là.
Derrière elles, le moteur du véhicule de Vectra toussa violemment.
Puis il redémarra.
Un bruit sale, irrégulier, presque insultant pour n’importe qui aimait vraiment les moteurs. Mais il tournait.
Vectra referma le capot.
— Ça tiendra.
Vee regarda la fumée qui s’échappait encore un peu.
— Tu veux dire “ça tiendra longtemps” ou “ça tiendra assez pour mourir plus loin” ?
Vectra monta côté conducteur.
— Monte.
Kota s’installa à l’arrière. Vee prit la place passager. Le véhicule trembla quand Vectra accéléra, mais il avança.
C’était suffisant.
Pour l’instant.
La nationale les avala rapidement.
La nuit s’était épaissie autour d’elles. Les lumières de la ville s’étaient éloignées, remplacées par les phares froids, les panneaux temporaires et les silhouettes de machines de chantier abandonnées sur le bord de la route. La chaussée devenait plus étroite. Des plots orange apparaissaient par séries, forçant les véhicules à ralentir, puis à se rabattre.
Vectra gardait les deux mains sur le volant.
Le moteur vibrait trop.
La direction tirait légèrement.
Chaque accélération semblait demander au véhicule un effort qu’il n’avait plus envie de fournir.
Puis les premiers panneaux de chantier apparurent.
Ralentir.
Déviation.
Chaussée rétrécie.
Travaux en cours.
Un peu plus loin, la route se coupa en deux.
D’un côté, une chaussée fraîchement goudronnée, sombre et lisse, encore interdite à la circulation. De l’autre, une voie rétrécie, bloquée par une barrière et des panneaux indiquant clairement de faire demi-tour.
Vectra freina.
Le véhicule s’arrêta dans un grincement.
Pendant une seconde, personne ne parla.
Vee regarda la barrière. Puis la route vide devant elles.
— On n’a pas le temps de faire demi-tour.
Kota, à l’arrière, observait déjà les distances entre les plots, la place sur les côtés, la largeur de la route.
— Si on recule, on perd trop.
Vectra serra le volant.
— Accrochez-vous.
Elle braqua.
Le véhicule passa la barrière par le côté et s’engagea à contresens sur la portion ouverte du chantier.
Les pneus mordirent le bord de la route. La voiture secoua violemment tout l’habitacle. Vee attrapa la poignée au-dessus de la portière. Kota resta silencieuse, mais son corps se tendit d’un coup.
Les panneaux défilaient trop près.
Le chantier avait réduit la route à une bande étroite, coincée entre des plots, des barrières métalliques et des zones encore inutilisables. La moindre erreur pouvait les envoyer dans une tranchée ou contre un engin arrêté.
Puis des phares apparurent en face.
Une voiture.
Vectra jura.
Le véhicule arrivait droit sur elles, dans le bon sens de circulation. Eux n’avaient rien à faire là. Elles, encore moins.
La voiture adverse klaxonna.
Vee se redressa.
— Vectra.
— Je vois.
La route fraîchement goudronnée était sur leur droite, encore humide, fragile, interdite. Vectra refusa de s’y engager. Trop glissant. Trop risqué. Trop de chances d’y rester bloquées.
Alors elle choisit l’autre côté.
Elle déporta brutalement le véhicule vers la gauche, mordant le bas-côté. Les pneus quittèrent presque la route. Le châssis tapa quelque chose. La voiture d’en face passa à quelques centimètres, dans un hurlement de klaxon.
Pendant une seconde, tout ne fut que bruit.
Le moteur.
Les cailloux sous les pneus.
Le choc des suspensions.
Le souffle coupé de Vee.
Puis Vectra redressa.
La voiture remonta sur la route dans un mouvement violent, secouant les trois passagères.
Un silence choqué remplit l’habitacle.
Vee inspira lentement.
— T’appelles ça conduire ?
Vectra gardait les yeux sur la route.
— On est passées.
Kota regarda brièvement derrière elles.
— Pas discrètement.
— On fera discret quand on aura le temps, répondit Vectra.
Elles continuèrent.
Le chantier finit par s’ouvrir sur une portion plus large. Les plots disparurent peu à peu. La route reprit une forme normale. Pendant quelques minutes, elles crurent avoir récupéré un peu d’avance.
Puis les gyrophares apparurent.
Deux policiers étaient stationnés sur le bas-côté, à côté d’une voiture de patrouille. L’un d’eux leva la main en voyant le véhicule approcher.
— Non, souffla Vee.
Vectra ralentit.
— Si je force, ils appellent tout le monde.
— Si tu t’arrêtes, ils vont poser des questions.
— Alors trouvez des réponses.
Le véhicule s’arrêta à hauteur des policiers.
Le premier s’approcha côté conducteur. Le second resta un peu en retrait, lampe torche en main, observant l’habitacle.
Vectra baissa la vitre.
— Bonsoir.
Le policier la fixa, puis jeta un regard à l’état du véhicule.
— Vous faites quoi dans le coin ?
Vectra haussa les épaules, comme si la réponse était évidente.
— On rentre.
— Avec une voiture dans cet état ?
— Mauvaise soirée.
Le policier ne sourit pas.
— Vous venez de Sandy Shores ?
Vee répondit avant que Vectra ne puisse le faire.
— On a traversé, oui.
Le policier tourna les yeux vers elle.
— Vous avez entendu quelque chose là-bas ? Des coups de feu ? Des véhicules qui partent vite ? Des sirènes ?
Vee prit une seconde. Juste assez pour paraître surprise, pas assez pour paraître en train d’inventer.
— On a entendu des bruits, oui. Mais Sandy Shores, la nuit, ça fait toujours du bruit.
Vectra ajouta :
— On a surtout essayé d’éviter les travaux. Votre déviation est un enfer.
Le policier les observa toutes les deux.
Il n’avait pas l’air convaincu.
Son collègue s’approcha de la portière arrière et braqua brièvement la lampe sur Kota.
La lumière glissa sur son visage, son œil opaque, sa cicatrice, son expression fermée.
— Et elle ?
Kota ne bougea pas.
— Elle quoi ? demanda Vee.
Le policier ignora Vee.
— T’as un nom ?
Kota baissa légèrement les yeux.
Ce n’était pas de la peur exactement. Pas seulement. C’était une réaction plus ancienne, plus automatique. Une tension qui remontait trop vite. Les gyrophares, la lampe, la voix trop sèche, la sensation d’être coincée dans un espace fermé.
Elle répondit trop bas.
— Kota.
— Plus fort.
Kota serra les doigts sur son pantalon.
Vectra le vit dans le rétroviseur.
Vee aussi.
Le policier insista.
— Vous avez l’air nerveuse. Y a une raison ?
Kota resta muette.
Et ce silence suffit à changer l’air autour d’elles.
Le premier policier posa une main sur le haut de la portière.
— Coupez le moteur.
Vectra ne bougea pas.
— Pourquoi ?
— Coupez le moteur.
Vee comprit que la discussion venait de basculer.
Elle avait encore son sac à portée de main. Ses doigts glissèrent discrètement à l’intérieur, trouvèrent le petit spray qu’elle gardait toujours sur elle. Elle ne regarda pas l’objet. Ne changea pas de posture. Son visage resta calme.
Le policier côté conducteur se pencha un peu plus.
— Madame, je vais vous demander de descendre du véhicule.
Vee ouvrit la portière passager avant qu’il n’ait fini sa phrase.
— Attendez, on va se calmer.
Elle fit deux pas dehors, mains visibles, voix douce.
Le second policier tourna légèrement la tête vers elle.
Erreur.
Vee sortit le spray.
Le nuage frappa le premier policier en plein visage, puis le second quand il tenta de réagir.
Les deux reculèrent en criant, mains aux yeux.
— Maintenant ! lança Vee.
Vectra n’attendait que ça.
Elle écrasa l’accélérateur.
Vee bondit dans l’habitacle au dernier moment, claqua la portière à moitié, et le véhicule repartit dans un rugissement malade.
Derrière elles, les policiers hurlaient.
Un coup de radio grésilla.
Une portière claqua.
Puis les gyrophares s’agitèrent dans le rétroviseur.
Le temps venait encore de se réduire.
Le moteur protesta, mais tint bon.
La route défila plus vite. Trop vite pour une voiture réparée avec les restes d’une autre. Mais elles n’avaient plus le luxe de ménager la mécanique.
Quelques minutes plus tard, le téléphone de Vee vibra.
Un message de Mireya.
Des images.
Un bâtiment industriel.
La nouvelle localisation.
Vee ouvrit les fichiers pendant que Vectra conduisait.
— On a le visuel.
Kota se pencha entre les sièges.
Les images montraient un hangar isolé, moins exposé que le précédent. Une zone de chargement. Plusieurs accès. Et surtout, des gardes.
Vee fit défiler les clichés.
— Un garde côté nord.
Kota mémorisa immédiatement.
— Deux côté sud, ajouta Vee. Deux devant le camion.
Elle passa à l’image suivante.
— Un dans le hangar côté sud. Un autre dans le hangar côté est.
Vectra garda les yeux sur la route.
— Sept au total.
— Sept visibles, corrigea Kota.
Vee lui lança un regard.
— Toujours optimiste.
— Toujours vivante.
Vectra freina plusieurs centaines de mètres avant la zone.
Elles ne pouvaient pas arriver directement devant le bâtiment. Pas avec leur véhicule fumant, pas avec la police potentiellement derrière, pas avec un camion à voler et sept hommes sur place.
Elle coupa par un accès secondaire et gara le véhicule côté ouest, à l’abri d’un bâtiment bas et d’une ligne d’ombre.
Le moteur trembla encore une fois avant de s’éteindre.
Pendant un instant, aucune ne bougea.
Dehors, le hangar attendait.
La cargaison aussi.
Vee vérifia son arme, puis glissa son téléphone dans son sac. Son visage avait retrouvé son calme froid. Celui de quelqu’un qui n’avait pas oublié la peur, mais qui savait la mettre de côté quand il fallait avancer.
Kota observait déjà les angles morts, les distances, les zones éclairées.
Vectra regarda les deux autres.
— On fait vite. On fait propre. Et cette fois, on repart avec le camion.
Personne ne répondit.
Elles sortirent du véhicule.
La nuit avala leurs silhouettes une par une.
Vee prit la direction du nord.