Chapitre 4 — Le camion
Vee prit la direction du nord.
Elle avançait seule, sans se presser, comme si elle n’avait rien à cacher. Dans ce genre d’endroit, courir attirait plus l’attention que mentir. Elle avait rangé son arme, replacé son sac sur son épaule, et retrouvé cette posture calme, presque élégante, qui lui permettait de traverser les endroits sales sans jamais avoir l’air d’y appartenir.
Le garde du côté nord la vit approcher avant même qu’elle ne soit près de lui.
— Hé. Tu fais quoi ici ?
Vee s’arrêta à quelques mètres, comme surprise de le voir.
— Désolée. Je cherche quelqu’un.
Le garde fronça les sourcils.
— Tu t’es perdue.
— Peut-être.
Elle retira légèrement ses lunettes, juste assez pour le regarder par-dessus.
— J’avais rendez-vous avec un client dans le coin. Je crois qu’il m’a donné la mauvaise adresse.
Le garde la détailla.
Sa méfiance ne disparut pas tout de suite. Elle resta suspendue dans son regard, coincée entre son instinct et ce que Vee lui montrait volontairement. Une femme seule. Belle. Calme. Trop bien habillée pour traîner ici, mais pas assez perdue pour avoir vraiment peur.
— T’as rien à faire là, dit-il.
— C’est ce que je commence à comprendre.
Elle sourit un peu. Pas trop. Juste ce qu’il fallait.
— Tu peux peut-être m’aider ?
— Non. Tu dégages.
Vee baissa les yeux une seconde, comme vexée. Puis elle releva lentement le regard.
— Dommage. Je pensais que tu serais plus sympa.
Le garde hésita.
Elle vit l’instant exact où la méfiance recula.
Pas beaucoup. Mais assez.
Vee continua, la voix plus basse.
— Je peux attendre cinq minutes quelque part ? Le temps d’appeler mon client. Il fait froid dehors.
Le garde regarda autour de lui. Côté nord, personne ne les observait de près. Le hangar vibrait faiblement d’activité au loin, mais ici, l’obscurité les couvrait.
— Cinq minutes, dit-il. Après tu te casses.
Vee lui offrit un sourire plus doux.
— Promis.
Il la fit entrer par une porte latérale.
L’intérieur du hangar sentait la poussière, l’essence froide et le métal humide. Des lumières blafardes tremblaient au plafond. Le garde la guida jusqu’à une petite pièce qui servait de bureau, ou plutôt de salle de pause déguisée en bureau. Un vieux canapé contre un mur. Une table basse couverte de papiers froissés. Des gobelets vides. Un ordinateur éteint. Des traces de bottes sur le sol.
La porte se referma derrière eux.
Le garde se détendit immédiatement.
Trop vite.
Il s’installa sur le canapé avec un sourire idiot, déjà persuadé d’avoir gagné quelque chose.
— Alors ? Ton client, il répond pas ?
Vee posa son sac sur la table.
— Non.
Elle ouvrit lentement la fermeture.
— Mais finalement, je crois que j’ai trouvé de quoi m’occuper.
Le garde sourit plus franchement.
— Ah ouais ?
Vee plongea la main dans son sac.
Ses doigts trouvèrent la crosse.
Elle s’approcha de lui, l’arme cachée le long de sa jambe. Son expression ne changea pas. Elle resta douce, presque absente, jusqu’au moment où elle arriva assez près.
Puis elle frappa.
Le coup de crosse s’abattit sur le crâne du garde.
Un bruit sourd.
Un souffle coupé.
Un corps qui s’affaisse.
Le garde tomba en arrière sur le canapé, inconscient avant d’avoir compris qu’il avait cessé d’être dangereux.
Vee resta immobile une seconde, à l’écoute.
Rien.
Elle sortit son téléphone et envoya un message rapide.
Je suis à l’intérieur. Bureau côté nord.
Puis elle récupéra son arme, vérifia le couloir, et attendit une réponse.
Aucune ne vint.
Dehors, côté sud, Kota avançait déjà.
Vectra la suivait à quelques mètres, plus massive, moins silencieuse, mais assez prudente pour ne pas attirer toute la zone sur elles. Elles avaient repéré un garde isolé près d’un accès secondaire. Pas très loin du hangar. Pas assez loin pour l’éliminer sans risque.
Kota leva légèrement la main.
Vectra s’arrêta.
La jeune femme se glissa dans l’ombre, cherchant l’angle mort. Elle s’approcha bas, calme, les épaules rentrées, son couteau à portée sans être encore sorti.
Mais le garde tourna la tête trop tôt.
— Hé !
Kota bondit.
Son premier coup aurait dû le faire tomber.
Il l’esquiva.
Elle tenta de corriger, mais l’homme recula, puis la repoussa violemment d’un coup d’épaule. Kota glissa sur le sol, se rattrapa de justesse, surprise par sa résistance.
Le garde ouvrit la bouche pour crier.
Il n’eut pas le temps.
Vectra arriva sur lui comme une masse.
Sa clé à molette frappa son genou avec un bruit sec, brutal, presque écœurant.
L’homme hurla.
Sa jambe plia dans le mauvais sens et il s’effondra au sol, les mains crispées autour de son genou.
— Faut pas laisser les gens crier, lança Vectra à Kota.
Kota se redressa, froide.
— J’avais remarqué.
Le hurlement avait déjà fait son œuvre.
Deux autres gardes se rapprochaient, attirés par le bruit.
Vectra fit tourner sa clé à molette dans sa main.
— Bon. Cours accéléré.
Un premier garde chargea sur elle.
Vectra l’accueillit de face, prête à lui casser quelque chose. Mais l’homme était plus solide qu’il n’en avait l’air. Il encaissa le premier choc, attrapa son bras et le tordit violemment pour l’immobiliser.
Vectra serra les dents.
La douleur remonta jusqu’à son épaule.
— Mauvaise idée, grogna-t-elle.
L’autre garde fonçait déjà vers Kota.
Cette fois, elle n’hésita pas.
Elle esquiva son premier coup, passa sous son bras, et se colla à son dos. Ses bras se refermèrent autour de sa gorge. Le garde tenta de se débattre, de reculer, de la frapper contre le mur, mais Kota s’accrocha comme une ombre devenue poids mort.
Elle serra.
Encore.
Ses jambes bloquèrent les siennes.
Le garde perdit son souffle. Ses gestes devinrent désordonnés. Puis faibles. Puis presque rien.
Kota le relâcha seulement quand il s’effondra.
De son côté, Vectra avait toujours le bras coincé.
Le garde appuyait fort, cherchant à la mettre à genoux.
Vectra regarda son bras immobilisé, puis son adversaire.
— Foutu pour foutu.
Elle prit appui au sol, bondit avec toute la violence qu’elle avait dans le corps, et enroula ses jambes autour de la tête du garde. Le mouvement n’avait rien d’élégant. Rien de propre. C’était une prise de catch improvisée par une mécano énervée avec un bras en moins.
Le garde bascula.
Vectra l’entraîna au sol avec elle.
Le choc coupa son élan et sa prise. Sa tête heurta durement le béton.
Il ne se releva pas.
Vectra resta au sol une seconde, le souffle court.
— Voilà. Ça, c’était propre.
Kota regarda les trois corps autour d’elles.
— Non.
Vectra leva les yeux vers elle.
— Mais efficace.
Dans le bureau, Vee regarda son téléphone.
Toujours aucune réponse.
Elle rangea l’appareil avec agacement.
— Génial.
Elle ouvrit la porte avec prudence et sortit dans le hangar.
Depuis l’intérieur, les sons étaient plus faciles à lire. Un cri étouffé quelque part au sud. Des pas. Un choc lourd. Puis plus rien.
Elle avança entre les ombres, arme basse, cherchant à rejoindre les autres sans traverser la zone centrale.
Quand elle les retrouva enfin, Vectra se relevait en massant son bras.
— Vous répondez jamais aux messages ?
Vectra la regarda.
— On était occupées.
Kota ne dit rien.
Les trois se retrouvèrent près d’un angle du hangar, à l’abri des regards. Pour la première fois depuis leur arrivée, elles eurent quelques secondes pour observer l’ensemble.
Il restait encore des hommes.
Un garde au fond, côté droit, loin de l’action, isolé dans une zone moins éclairée. Deux autres devant le camion, plantés près de la cargaison comme s’ils savaient que tout se jouerait là.
Le camion était là.
Enfin.
Un véhicule lourd, sale, banal en apparence. Le genre de camion qu’on croise sans le regarder. Mais à l’intérieur, il y avait assez de drogue pour déclencher une guerre de quartier, acheter des silences, et tuer des inconnus par dizaines.
Vectra fixa le camion.
— Cette fois, on repart avec.
Vee observa les deux gardes devant la cargaison.
— Faut les dégager sans alerter celui du fond.
Kota regardait déjà les angles morts.
— Je peux passer derrière le camion.
— Et moi je prends l’autre, dit Vee.
Vectra comprit immédiatement.
— Pendant ce temps, je rapproche la voiture et j’ouvre la porte du hangar.
— Tu peux conduire avec ton bras ? demanda Vee.
Vectra bougea légèrement l’épaule et grimaça.
— Je peux conduire assez longtemps pour sortir d’ici.
Kota hocha la tête.
Le plan était simple.
Donc fragile.
Vectra repartit vers la sortie ouest, discrète autant qu’elle pouvait l’être. Vee contourna lentement la zone centrale pour revenir vers l’un des gardes. Kota, elle, se glissa derrière le camion, avalée par l’ombre sous la remorque.
Vee arriva la première.
Le garde tourna la tête vers elle, surpris.
— Qu’est-ce que tu—
— Chut.
Elle s’approcha avec ce calme qu’elle utilisait comme une arme.
— Tu vas réveiller tout le monde.
Le garde la reconnut vaguement comme une présence qui ne devrait pas être là, mais son cerveau choisit la mauvaise priorité. Il regarda son visage. Sa robe. Ses jambes. Son sourire.
Pas son arme.
— T’es qui ?
— Quelqu’un qui peut te faire oublier que tu travailles ce soir.
Il sourit malgré lui.
Derrière le camion, Kota avait atteint l’autre garde.
Elle surgit dans son dos sans un mot.
Un bras autour de la gorge.
Une main qui bloque la bouche.
Un mouvement sec pour l’entraîner derrière la remorque.
Le garde disparut sans un cri.
Vee continua de parler, gardant l’attention du dernier.
— Ton collègue regarde quoi ? demanda-t-il soudain.
Il commença à tourner la tête.
Trop tard.
Kota avait déjà neutralisé l’autre.
Le garde aperçut seulement le vide là où son collègue aurait dû se tenir.
Son sourire mourut.
Il ouvrit la bouche.
Vee frappa avec la crosse de son arme.
Le coup le cueillit sur la tempe. Il s’écroula contre le flanc du camion, puis glissa au sol.
— Deux de moins, dit-elle.
Kota apparut de l’autre côté du camion.
— On bouge.
Elles montèrent dans la cabine.
Kota prit le volant. Vee grimpa côté passager, arme en main. Le moteur du camion mit une seconde de trop à répondre, puis gronda dans le hangar.
À l’extérieur, Vectra avait déjà rapproché son véhicule et se tenait près de la grande porte.
Elle força le mécanisme.
La porte du hangar se souleva dans un bruit métallique qui résonna beaucoup trop fort.
Au fond, le dernier garde comprit enfin.
— Hé !
Des coups de feu partirent.
Les balles frappèrent le métal du hangar et l’arrière du camion. Pas assez précises pour les arrêter. Plus de la peur que de la vraie maîtrise. De la dissuasion. Un homme seul qui ne voulait pas être responsable d’avoir laissé filer la cargaison.
Kota appuya sur l’accélérateur.
Le camion bondit vers la sortie.
Vee se baissa légèrement quand une balle claqua contre le rétroviseur.
— Il insiste.
— Il rate, répondit Kota.
Le camion passa la porte.
Vectra sauta dans son véhicule et démarra à son tour, se plaçant derrière elles pour couvrir la fuite.
Le hangar disparut dans la poussière et les phares.
Cette fois, elles avaient la cargaison.
Elles roulèrent assez longtemps pour que le bâtiment ne soit plus qu’un souvenir dans le rétroviseur.
Pas assez loin pour se sentir en sécurité.
Le camion avançait lourdement sur une route secondaire, suivi de près par Vectra. Vee gardait son arme sur les genoux. Kota conduisait sans parler, les yeux fixés sur la route.
Personne ne célébra tout de suite.
Parce que maintenant qu’elles l’avaient, une autre question existait.
Qu’est-ce qu’elles allaient en faire ?
Elles finirent par s’arrêter à l’écart, dans une zone isolée, loin des grands axes. Vectra descendit de son véhicule, alluma une cigarette et rejoignit les deux autres près du camion.
— On fait quoi maintenant ? demanda-t-elle.
Vee fronça légèrement les sourcils.
— On livre. On touche l’argent.
— Tu fais confiance à Mireya ?
Vee ne répondit pas tout de suite.
Kota descendit de la cabine.
— Non.
Vectra la regarda.
— Donc on va lui donner un camion plein de drogue en espérant qu’elle tienne parole ?
— On n’a pas beaucoup d’options, dit Vee.
Vectra souffla la fumée par le nez.
— On a le camion.
— Et avec lui, reprit Vee, on a le gang de Mireya, le gang adverse et probablement les flics qui vont chercher à comprendre où il est passé.
Kota ajouta calmement :
— Si on disparaît avec la cargaison, on devient la cible de tout le monde.
Vectra regarda le camion.
Elle savait qu’elles avaient raison.
Mais elle n’aimait pas ça.
Vee, comme si elle annonçait la météo, lâcha :
— Au passage, cette merde tue pas mal de gens dès la première prise.
Un silence violent tomba.
Vectra se tourna lentement vers elle.
— Pardon ?
Vee soutint son regard.
— C’est ce qu’un vendeur m’a dit. Des gens tombent dès la première dose. Mauvaises réactions. Trop fort, trop instable, j’en sais rien.
Vectra resta bouche entrouverte une seconde.
— Et tu balances ça maintenant ?
— On avait un peu autre chose à gérer.
— Non. Ça, c’est pas un détail qu’on garde au fond d’un sac.
Vee ne répondit pas.
Vectra écrasa presque sa cigarette entre ses doigts.
— Si cette drogue tue à la première prise, on peut pas juste la livrer et faire semblant de rien.
Kota baissa les yeux.
— On la livre ou on meurt avec.
Vectra la fixa.
— T’es sérieuse ?
— Oui.
La réponse était froide, sans agressivité. C’était ce qui la rendait pire.
Vee croisa les bras.
— Je veux mon argent. Et je veux sortir de cette ville. Si on détruit la cargaison, Mireya nous chasse. Les rivaux nous chassent. Les flics nous chassent. Et on n’a même plus de quoi négocier.
Vectra secoua la tête.
— Vous comprenez ce qu’on transporte ?
— Oui, dit Kota. Et je comprends aussi ce qui nous arrive si on essaie de jouer les héroïnes.
Vectra resta silencieuse.
Elle aurait voulu les traiter de lâches. De monstres. D’égoïstes. Mais les mots restèrent coincés. Parce qu’au fond, elle savait qu’elles n’étaient pas dans une histoire où le bon choix sortait proprement du lot.
Il n’y avait que des mauvaises options.
Certaines tuaient des inconnus plus tard.
Certaines les tuaient elles maintenant.
Vectra finit par détourner le regard.
— Faites comme vous voulez.
Vee la fixa.
— Non. On décide ensemble.
Vectra eut un rire amer.
— Ah ouais ? Maintenant on est une équipe ?
Personne ne répondit.
Elle soupira.
Longtemps.
Puis elle écrasa sa cigarette au sol.
— Très bien. On livre. Mais j’aime pas ça.
Kota hocha simplement la tête.
Vee sortit son téléphone.
— Alors on sécurise avant.
Elles ne ramenèrent pas le camion directement chez Mireya.
Vectra resta avec le véhicule, dans un endroit mis à l’écart, moteur coupé, phares éteints, cigarette au bord des lèvres et colère dans les yeux. Si la rencontre tournait mal, au moins la cargaison ne serait pas déjà dans les mains de Mireya.
Vee et Kota partirent seules.
La maison de Mireya était silencieuse quand elles arrivèrent.
Elles sonnèrent.
Quelques secondes passèrent.
Puis la porte s’ouvrit.
Mireya apparut dans l’encadrement, hoodie noir, casque autour du cou, regard fatigué mais immédiatement attentif. Elle regarda Vee. Puis Kota. Puis la rue derrière elles.
Pas de camion.
Son visage se ferma.
— Vous venez m’annoncer quoi ?
Vee répondit calmement :
— La mission est réussie.
Mireya soupira.
— Le camion est invisible, maintenant ?
Kota prit la parole.
— Il est en sécurité.
Mireya la fixa.
— En sécurité où ?
— Pas ici.
Un silence tendu s’installa.
Mireya comprit très vite.
Elle fit un pas dehors.
— Vous êtes sérieuses ?
Vee garda son calme.
— On veut savoir ce que tu comptes faire avec.
Mireya la regarda comme si la question n’avait aucun sens.
— Vous avez été engagées pour voler une cargaison. Pas pour juger son avenir.
Kota ne baissa pas les yeux.
— Elle tue des gens.
Mireya resta silencieuse une seconde.
Pas surprise.
C’était ça, le pire.
— Oui, dit-elle simplement.
Vee observa sa réaction.
Vectra avait eu un choc. Kota une froideur tendue. Mireya, elle, n’avait même pas besoin de faire semblant de découvrir l’information.
— Ton gang veut la vendre ? demanda Vee.
Mireya eut un léger rire sans joie.
— Mon gang veut l’argent. Comme tout le monde.
Elle se tourna légèrement vers l’intérieur de la maison.
— Mais pas seulement.
Elle les fit entrer sans vraiment demander leur avis.
Le salon était mal rangé, banal, éclairé par une lampe chaude. Mireya avança jusqu’au milieu de la pièce, puis se retourna vers elles.
— Cette drogue peut affaiblir les rivaux. Tu balances ça dans les bons quartiers, aux bons points de deal, et tu regardes les problèmes se régler entre eux.
Kota resta immobile.
— Des innocents vont en prendre.
Mireya la regarda.
— Des innocents prennent toujours ce qu’on leur met dans les mains.
— Ça ne te dérange pas ?
— Ce qui me dérange, c’est les gangs qui pensent pouvoir prendre mon territoire. Ce qui me dérange, c’est les types qui menacent les miens. Ce qui me dérange, c’est de rester faible pendant que les autres se renforcent.
Kota serra la mâchoire.
— Donc les morts autour, tu t’en fous.
Mireya ne chercha pas à adoucir sa réponse.
— Tant que ça sert mon gang, oui.
Le silence qui suivit fut lourd.
Vee regarda Kota du coin de l’œil. Elle sentit que la jeune femme avait envie de répondre autre chose. De faire autre chose. Mais elles étaient dans la maison de Mireya, sans Vectra, sans camion, et sans avantage réel.
Mireya disparut quelques secondes dans une autre pièce.
Quand elle revint, elle tenait un Glock.
Pas pointé directement sur elles.
Pas encore.
Mais visible.
— Bon, dit-elle. Maintenant vous m’amenez là où vous avez planqué le camion.
Vee ne bougea pas tout de suite.
Mireya la fixa.
— Le contrat était simple. Vous me ramenez la cargaison. Je vous paie. On arrête de perdre du temps.
Kota regarda l’arme, puis Mireya.
— Et si on refuse ?
Mireya ne répondit pas.
Elle porta deux doigts à sa bouche et siffla.
Dehors, des silhouettes apparurent dans la rue.
Deux d’abord. Puis d’autres.
Des membres de son gang. Armés. Discrets, mais pas assez pour faire semblant d’être là par hasard.
Vee souffla doucement.
— D’accord.
Mireya remit son arme plus bas.
— Bien.
Elles roulèrent jusqu’au point où Vectra attendait.
Quand les phares approchèrent, elle écrasa sa cigarette sous sa botte.
Elle vit Mireya descendre. Puis les hommes derrière elle. Les armes. Les regards. Le rapport de force.
Son visage se durcit.
Elle n’avait pas besoin qu’on lui explique.
Mireya s’approcha du camion.
Vectra ne bougea pas, mais tout son corps disait qu’elle aurait préféré être ailleurs. Ou être plus nombreuse. Ou ne jamais avoir accepté cette mission.
Mireya ouvrit la porte arrière.
Elle inspecta la cargaison.
Des sacs. Des caisses. Des paquets soigneusement alignés. Assez pour transformer des rues entières en marchés de mort.
Elle fit signe à ses hommes.
— Récupérez-le.
Les membres du gang se mirent au travail.
Mireya revint vers les trois femmes.
Cette fois, elle sortit trois enveloppes épaisses.
Elle les tendit une à une.
— Cent mille chacune.
Vee prit la sienne sans hésiter.
Kota aussi.
Vectra resta un instant sans bouger.
Puis elle prit l’enveloppe, mais son regard resta sur le camion.
— Et si je te demandais d’être payée en marchandise ?
Mireya la fixa.
— Pour quoi faire ?
Vectra soutint son regard.
— La détruire.
Un bref silence passa.
Mireya la regarda presque avec curiosité.
— Premièrement, seule, tu n’en feras rien. Deuxièmement, ça te mettrait plus en danger qu’autre chose. Troisièmement, si tu veux le camion entier, tu vas me payer jusqu’à la fin de ta vie.
Elle marqua une pause.
— Et elle sera courte.
Vectra ne répondit pas.
Mireya rangea son arme.
— Quatrièmement, je ne te vendrai jamais ce camion.
Elle recula d’un pas.
— Vous avez votre argent. De quoi recommencer une nouvelle vie, si vous êtes moins stupides que la moyenne.
Son regard passa de Vee à Kota, puis à Vectra.
Aucune émotion.
Aucun remerciement.
Aucun regret.
— C’est la fin de votre mission. On ne s’est jamais vues.
Puis Mireya tourna les talons.
Ses hommes repartirent avec le camion.
La cargaison disparut dans la nuit.
Et avec elle, le dernier morceau d’illusion qu’elles auraient pu garder sur ce qu’elles venaient de faire.
Elles auraient pu rentrer chacune de leur côté.
C’était même ce qu’elles auraient dû faire.
Mais aucune ne bougea vraiment.
L’argent pesait dans leurs mains. Trop lourd pour une simple enveloppe. Trop sale pour être célébré honnêtement. Trop utile pour être refusé.
Vee fut la première à parler.
— Je connais un bar pas loin.
Vectra la regarda.
— Sérieusement ?
— On vient de survivre à une soirée merdique et de gagner cent mille chacune. Oui. Sérieusement.
Kota resta silencieuse.
— Tu viens ? demanda Vee.
Kota mit une seconde à répondre.
— Je viens.
Vectra soupira.
— Un verre. Pas plus.
Évidemment, ce ne fut pas un seul verre.
Le bar était quelconque, bruyant, mal éclairé, avec une musique trop forte et des tables collantes. Rien qui ressemblait à une victoire. Mais c’était peut-être mieux comme ça.
Au début, elles parlèrent peu.
Puis l’alcool fit son travail. Pas assez pour effacer la soirée. Juste assez pour rendre les silences moins lourds.
Vectra finit par rire d’un détail idiot que Vee raconta sur un client trop riche et trop sûr de lui. Vee rit aussi, vraiment cette fois, pas seulement avec ce sourire contrôlé qu’elle utilisait comme une arme. Même Kota laissa échapper quelque chose qui ressemblait presque à un sourire, bref et maladroit.
Pendant quelques heures, elles ne furent plus seulement trois inconnues liées par une cargaison toxique.
Elles furent trois femmes avec trop d’argent, trop de secrets, et aucune idée claire de ce que demain allait leur demander.
Puis la question revint.
L’argent.
Ce qu’elles allaient en faire.
Vectra posa son enveloppe devant elle sans l’ouvrir.
— Tao part chez ma cousine.
Vee tourna la tête vers elle.
— Tao ?
Vectra resta quelques secondes silencieuse.
— Une ado que je veux pas voir finir dans les mêmes rues que ce qu’on a croisées ce soir.
Personne ne plaisanta.
— Je vais l’envoyer loin d’ici, reprit Vectra. Chez quelqu’un de stable. Quelqu’un qui lui donnera peut-être une chance. Et je répare mon camtar.
Vee leva son verre.
— Noble et pratique.
Vectra lui lança un regard.
— Et toi ?
Vee sourit.
— Je continue.
— L’escorte ?
— Oui.
Vectra fronça les sourcils.
— Avec cent mille ?
Vee fit tourner son verre entre ses doigts.
— Cent mille, c’est beaucoup quand tu veux survivre. Pas quand tu veux disparaître proprement et revenir en star ailleurs.
Elle regarda la salle, mais ses yeux semblaient déjà chercher une autre ville.
— Je veux plus. Je veux assez pour quitter Los Santos sans regarder derrière.
Kota, elle, gardait son enveloppe près d’elle.
Vee se tourna vers elle.
— Et toi, fantôme ?
Kota leva les yeux.
— Je cherche quelqu’un.
Vectra attendit.
Kota ne donna pas de nom tout de suite.
— Un gang.
Sa voix resta calme, mais quelque chose changea dans l’air.
— Ils ont tué mon amie. Je vais utiliser l’argent pour remonter jusqu’à eux.
Vee ne sourit pas.
Vectra non plus.
— Et après ? demanda Vectra.
Kota baissa les yeux vers son verre.
— Après, je verrai.
Personne ne la crut vraiment.
La nuit continua pourtant.
Elles parlèrent encore. De routes, de voitures, de gens qu’elles détestaient, de choses trop personnelles pour être dites entièrement. Elles rirent par moments. Pas parce que tout allait bien. Parce qu’elles étaient encore vivantes.
Et parce que parfois, dans cette ville, c’était déjà presque une victoire.
À la sortie du bar, l’air était plus frais.
La rue était presque vide. Les lampadaires coupaient le trottoir en plaques de lumière jaune. Au loin, une sirène traversa la ville, puis disparut.
Vectra s’arrêta près du bord du trottoir.
Elle regarda Vee. Puis Kota.
— C’était cool.
Vee haussa un sourcil.
— C’est comme ça que tu résumes la soirée ?
— Je parle pas du camion.
Kota resta silencieuse.
Vectra chercha ses mots, ce qui ne semblait pas lui arriver souvent.
— Je sais pas. C’était… cool. J’espère qu’on se reverra.
Vee la fixa quelques secondes.
Puis elle sourit, plus doucement que d’habitude.
— Peut-être.
Kota hocha simplement la tête.
— Peut-être.
Il n’y eut pas d’accolade. Pas de promesse. Pas d’échange solennel.
Ce n’était pas ce genre d’histoire.
Vectra partit la première, enveloppe dans la poche, déjà en train de penser à Tao, à sa cousine, au moteur de son camion et à tout ce qu’elle pourrait réparer avec assez de temps.
Vee s’éloigna ensuite, droite sur ses talons, son argent contre elle, le regard déjà tourné vers une vie plus grande que celle qu’elle avait.
Kota resta quelques secondes de plus sous le lampadaire.
Puis elle disparut à son tour.
Trois silhouettes avalées par trois directions différentes.
Comme si elles ne s’étaient jamais croisées.
Mais quelque part, dans la ville, une cargaison mortelle venait de changer de mains.
Et même si leur mission était terminée, rien ne disait que les conséquences allaient s’arrêter là.