La fin d’après-midi écrasait encore la ville quand le bar clandestin commença à se remplir.
Dehors, il devait être autour de seize heures, mais à l’intérieur, l’endroit vivait déjà comme s’il faisait nuit. Les fenêtres étaient couvertes, les néons fatigués remplaçaient la lumière du jour, et l’air avait cette lourdeur des lieux où les gens viennent parler bas avant que les vrais problèmes commencent. De l’extérieur, l’endroit ne payait pas de mine. Une façade sale coincée entre deux commerces fermés, une enseigne à moitié morte, quelques néons fatigués qui clignotaient au-dessus d’une porte métallique. Mais derrière cette entrée discrète, il y avait un autre monde. Un monde de murmures, de deals à voix basse, de regards qui s’évitent et de verres qu’on termine trop vite.
Mireya était déjà là.
Assise seule à une table au fond du bar, elle semblait attendre sans vraiment patienter. Son hoodie noir trop large tombait sur ses épaules maigres, son casque reposait autour de son cou, et ses doigts abîmés jouaient vaguement avec le bord d’un verre qu’elle ne buvait presque pas. Elle ne levait pas souvent les yeux, mais elle voyait tout.
Chaque entrée.
Chaque hésitation.
Chaque personne qui cherchait quelqu’un du regard.
La première à la repérer fut Vee.
Elle entra comme si l’endroit lui appartenait déjà. Pas bruyamment. Pas comme les gens qui cherchent à impressionner. Plutôt comme quelqu’un qui sait qu’on la remarque sans qu’elle ait besoin de forcer. Sa robe noire, ses talons, ses bijoux discrets et son calme presque provocant tranchaient avec la crasse du bar. Elle balaya la salle d’un regard, aperçut Mireya, puis s’approcha sans sourire. Elle tira une chaise et s’installa face à elle.
— C’est toi, Mireya ?
Mireya releva les yeux.
— Oui.
Rien de plus.
Quelques minutes plus tard, Kota apparut à son tour, presque comme une ombre qui se serait trompée de pièce. Silhouette fine, posture fermée, capuche sombre. Son regard alla aux sorties avant d'aller aux visages — elle ne ressemblait pas à quelqu'un venu faire connaissance. Son œil gauche, opaque, attrapait parfois la lumière des néons. Une fine cicatrice traversait ce côté du visage, nette et ancienne, comme une marque qu'elle ne cherchait ni à cacher ni à montrer. Elle s'assit sans un mot.
Puis arriva Vectra. Elle prit plus de place que les autres sans même chercher à le faire. Grande, solide, une carrure de travailleuse habituée aux garages, aux charges lourdes et aux journées qui laissent des traces sous les ongles. Elle avait cette manière de regarder les gens comme si elle évaluait tout de suite ce qu’ils valaient en cas de problème.
Elle regarda Mireya. Puis Vee. Puis Kota.
— C’est ici, alors.
Mireya hocha simplement la tête.
Aucune des trois ne se connaissait, et ça se voyait. Pas de salut chaleureux, pas de confiance inutile. Seulement quatre personnes réunies autour d'une table parce que chacune avait une raison d'être là.
Mireya posa son verre, sortit une carte pliée de la poche de son hoodie et l'étala sur la table. Le papier était couvert de traits au feutre, de cercles, de zones barrées et de noms griffonnés à la hâte.
— Je vais faire simple, dit-elle. Moi, c’est Mireya. Si vous êtes là, c’est pour la mission.
Sa voix était calme, presque fatiguée.
Elle posa un doigt sur une zone à l’extérieur de la ville.
— Un fourgon doit être réceptionné dans les prochains jours. À l’intérieur : une cargaison complète d’une nouvelle drogue qui commence à circuler en ville.
Elle glissa son doigt sur la carte.
— Mon boss veut cette cargaison avant les autres. Les rivaux veulent la même chose. Et si les infos commencent à circuler trop rapidement, il n’y aura pas que nous sur le coup.
Vee pencha légèrement la tête.
— Et nous, on est quoi dans l’histoire ? La main-d’œuvre jetable ?
Mireya la regarda sans se vexer.
— Des inconnues. C’est exactement pour ça que vous êtes là. Si mes gars bougent, les rivaux le verront venir. Vous, pas encore..
Elle désigna plusieurs lieux.
— Là, zone de deal à l’est. Ça parle beaucoup, même quand ça sait rien. Là, territoire rival. Si quelqu’un a entendu parler du camion, c’est probablement eux. Et là…
Elle marqua une pause.
— Mes contacts pensent que la cargaison pourrait transiter par un des entrepôts près de Sandy Shores Ouest. Mais j’ai pas encore assez d’infos.
Vectra croisa les bras.
— Donc on trouve le camion, on le vole, et on te le ramène.
Mireya hocha la tête.
— Et après ?
— Après, vous êtes payées.
Le silence s’installa autour de la table. Dans le bar, la musique continuait de tourner en fond. Un vieux morceau saturé, avalé par les conversations, le tintement des verres et le bourdonnement des néons. À cette table, personne ne semblait vraiment détendu.
Mireya laissa la carte ouverte au milieu de la table. Elle ne la récupéra pas. Au contraire, elle la poussa légèrement vers elles, comme si elle leur abandonnait volontairement le sale morceau du travail.
— Je vous donne les pistes. Vous faites votre plan. Si vous avez une question, vous me contactez. Si vous trouvez une info importante, vous me la transmettez. Mais la marchandise me reviens.
Elle se leva. Kota la suivit du regard. Vee ne bougea pas. Vectra observa la carte encore ouverte. — Ne vous faites pas remarquer trop tôt.
Puis elle s’éloigna sans attendre de réponse.
Les trois autres restèrent seules autour de la table.
Pendant quelques secondes, aucune ne parla.
La carte ouverte entre elles avait l’air plus grande maintenant que Mireya n’était plus là pour l’expliquer. Des traits au feutre, des cercles, des zones griffonnées trop vite. Une mission simple en apparence, mais assez floue pour faire tuer quelqu’un qui irait trop vite.
Vectra souffla du nez.
— Sympa l'ambiance.
Vee prit son verre, le fit tourner doucement entre ses doigts.
— On a vu pire.
Kota ne répondit pas. Son regard restait fixé sur la carte, mais pas sur les mêmes points que les autres. Elle ne regardait pas seulement les lieux. Elle regardait les vides entre les lieux. Les routes possibles. Les sorties.
Vectra posa son regard sur Vee.
— Toi, avec ton parfum qui coûte plus cher que cette table… tu gagnes pas déjà assez bien ta vie pour accepter ce genre de mission ?
Vee sourit à peine. Un sourire maîtrisé, sans chaleur.
— J’ai besoin de plus.
— Tout le monde a besoin de plus.
— Non, répondit Vee. Pas comme moi.
Vectra la fixa un instant, sans savoir si c'était de l'arrogance ou une vraie réponse. Puis elle tourna les yeux vers Kota.
— Et toi ? T’as l’air jeune pour tout ça.
Kota leva brièvement les yeux vers elle.
— J’ai l’habitude.
Sa voix était basse. Pas agressive. Mais elle fermait la porte à toute question supplémentaire. Vectra comprit le message.
Elles finirent quand même par lâcher quelques mots. Des présentations rapides et des morceaux de passé trop vagues pour devenir des faiblesses.
Vee.
Vectra.
Kota.
Trois noms posés sur la table comme des cartes sans valeur.
Vee laissa entendre qu’elle avait grandi dans les quartiers pauvres, assez longtemps pour connaître la façon dont les rues parlent avant les gens. Elle savait où traîner, à qui ne pas sourire, quels regards éviter et quels silences écouter.
Vectra ne donna pas grand-chose non plus. Quelques phrases sèches, assez pour faire comprendre qu’elle connaissait les garages, les sales boulots, les types qui payent en retard et les problèmes qu’on règle avec les mains.
Après quelque longue seconde. Vee se pencha sur la carte.
— Le territoire rival, c’est là ?
Elle posa un ongle sur une zone entourée au feutre.
Vectra regarda par-dessus.
— C’est large.
— Les quartiers comme ça, je les connais. Il suffit de regarder qui parle trop, qui baisse les yeux, et qui change de trottoir
Elle fit glisser son doigt sur la zone rivale.
— Je vais pas débarquer en demandant où est le camion. Je vais me poser dans un coin, écouter ce qui se dit, regarder qui devient nerveux. Un quartier cache mal ce qui lui fait peur.
Vectra eut un léger sourire.
— Toi, discrète dans un territoire rival ?
— J’ai pas dit discrète. J’ai dit utile.
Kota suivit la ligne de la route avec le doigt.
— Si la cargaison passe par Sandy Shores Ouest, elle a déjà laissé une trace. Un trajet comme ça ne se prépare jamais dans le silence.
Vectra hocha lentement la tête.
— Les quartiers de deal à l’est brassent assez de rumeurs pour sortir quelque chose. Même si c’est sale et incomplet.
Vee la regarda.
— Tu veux aller là-bas ?
— Ouais. Là-bas, personne te donne un nom. Mais si tu sais écouter, ça remonte quand même.
Kota, elle, ne regardait plus la carte. Elle regardait l’endroit où Mireya était partie.
Vectra le remarqua.
— Et toi ?
Kota mit une seconde à répondre.
— Mireya.
Vee releva les yeux.
— Quoi, Mireya ?
— Je veux savoir qui elle est.
Un silence plus froid s’installa.
Vectra fronça les sourcils.
— On est censées chercher un camion, pas fouiller dans sa vie.
— Justement.
Kota baissa les yeux vers la table.
— Elle nous donne assez pour agir, mais pas assez pour comprendre. Elle veut qu’on vole une cargaison pour son gang, mais elle ne dit presque rien sur elle. Ni sur ses contacts. Ni sur ce qu’elle sait vraiment.
Vee observa Kota avec un intérêt nouveau.
— Tu comptes lui demander gentiment ?
Kota ne répondit pas tout de suite.
— Non.
Vectra comprit avant même qu’elle continue.
— Tu vas fouiller.
Kota resta silencieuse. Elle n'avait pas besoin de confirmer. Vectra avait compris, son regard se durcit légèrement.
— Non.
Kota leva à peine les yeux vers elle.
— Non quoi ?
— Tu vas pas aller fouiller chez elle.
— Je vais juste vérifier.
— Appele ça comme tu veux. Si Mireya te chope chez elle, la mission est fini avant même d'avoir commencé.
Kota resta calme.
— Si elle ment, c’est pas la mission qui est finie.
Elle marqua une courte pause.
— C’est nous.
Le silence revint autour de la table.
Vectra resta fermée, les bras croisés, visiblement contrariée par l’idée sans réussir à la démonter.
Vee, elle, observa Kota quelques secondes. Puis elle sourit doucement, presque amusée.
— Elle marque un point.
Vectra tourna les yeux vers elle.
— Tu trouves ça malin ?
Vee haussa légèrement les épaules.
— Je trouve ça logique.
Kota ne réagit pas. Elle avait déjà cessé de chercher leur approbation.
Vectra souffla, agacée.
Elle n’aimait toujours pas l’idée. Entrer chez Mireya, fouiller dans sa vie, risquer de se faire repérer avant même d’avoir localisé le camion… tout ça sentait le plan qui dérape trop tôt.
Mais elle ne pouvait pas vraiment dire que Kota avait tort.
La carte resta ouverte entre elles. Trois directions possibles. Trois façons différentes de chercher la même chose.
Vectra irait vers le quartier de deal à l’est de la ville, pour remonter les rumeurs à la source.
Vee entrerait dans la zone du gang rival, pas pour frapper, mais pour observer les réactions, les vendeurs nerveux et les conversations qui s’arrêtent trop vite.
Mireya avait aussi laissé un moyen de contact. Rien de chaleureux. Juste une adresse, un numéro, et quelques mots griffonnés dans un coin de la carte : “En cas d’urgence seulement.”
Pour Vee et Vectra, c’était une information utile à garder sous la main.
Kota, elle, y vit surtout une destination.
Elle mémorisa l’adresse, puis reconstitua mentalement les rues autour, les accès possibles, les angles morts. Pas pour appeler Mireya. Pas pour demander de l’aide.
Pour vérifier ce qu’elle cachait.