Quelques heures plus tard, l’adresse griffonnée sur la carte l’avait menée jusque-là.
Kota n'était pas venue directement. Elle avait tourné dans les rues autour, repéré les sorties, les lampadaires morts, les fenêtres allumées, les endroits où quelqu'un pouvait l'observer sans être vu. Quand elle fut certaine que personne ne la suivait, elle s'arrêta enfin proche de la maison.
Elle s'était attendue à autre chose. Une planque blindée, peut-être. Un repaire avec des guetteurs. À la place : une maison ordinaire, coincée dans un quartier résidentiel où les lampadaires fonctionnaient mal et où personne ne regardait vraiment par la fenêtre une fois la nuit tombée.
Kota resta d’abord à distance. Elle observa.
Une lumière était allumée à l’intérieur. Un mouvement derrière un rideau. Mireya était rentrée, ou quelqu’un d’autre occupait la maison. Dans les deux cas, Kota aurait dû faire demi-tour. Mais elle resta immobile. Une maison vide aurait été plus facile à fouiller, mais elle n’aurait rien appris. Une maison occupée lui donnait au moins une piste sur ce qu’elle cherchait : la vie de Mireya.
Elle enjamba quand même le grillage. Ses pieds touchèrent le sol sans bruit. Elle resta immobile quelques secondes, le temps d’écouter. Aucun chien. Pas d’alarme visible. Pas de voix.
Elle longea le mur jusqu’à une entrée secondaire. Ses outils glissèrent entre ses doigts avec une précision silencieuse. La serrure résista à peine. Un léger clic suffit à lui ouvrir la porte.
Kota entra.
La maison sentait le renfermé, le linge humide et la cigarette froide. Kota avança sans bruit, attentive aux craquements du sol, aux portes entrouvertes
Elle finit par trouver la chambre de Mireya. À l’intérieur, rien ne donnait l’impression d’une planque ou d’un endroit préparé pour cacher quelque chose.
C’était une chambre de jeune adulte, désordonnée, trop vécue pour être décorée avec soin, trop banale pour correspondre à l’image qu’on pouvait se faire de quelqu’un mêlé à une histoire pareille.
Un lit défait. Des vêtements au sol. Des affaires jetées sur une chaise. Des posters de groupes de musique accrochés aux murs, certains de travers. Un bureau encombré. Un ordinateur verrouillé. Des câbles emmêlés, un vieux casque audio, quelques carnets ouverts avec des phrases de chansons griffonnées dans les marges, un vieux ticket de concert était coincé sous le clavier..
Kota resta immobile un instant. Elle cherchait une preuve, un plan, quelque chose qui confirmerait que Mireya cachait plus que ce qu’elle avait montré au bar. Mais la chambre ne lui renvoyait qu’une vie en désordre.
Sur une étagère, Kota remarqua un cadre photo. Elle s’en approcha sans le toucher. Sur l’image, Mireya semblait plus jeune, mais différente. Le regard moins vide. Les épaules moins fermées. Un douceur presque maladroite dans l'expression, comme si la photo avait capturé un moment où elle n'avait pas encore appris à se fermer complètement. À côté d’elle, une autre fille souriait, le visage tourné vers elle plutôt que vers l’objectif. Devant le cadre, un petit verre rempli d'eau avait été posé sur l'étagère. Une fleur blanche y trempait encore, soigneusement entretenue, comme si elle avait une importance particulière.
Kota resta quelque seconde devant. Mais ne toucha ni au cadre, ni au verre. Ce n'étais pas ce qu'elle était venue chercher.
Puis elle détourna les yeux et fouilla sans brutalité.
Elle regarda sous le lit. Dans les tiroirs. Sur les post-it accrocher au bureau. Rien d’utile. L’ordinateur était protégé, et elle n’avait ni le temps ni le matériel pour forcer proprement l’accès.
Son regard s’arrêta sur les posters.
Un coin se décollait légèrement du mur. Elle s’en approcha, glissa deux doigts sous le papier et le souleva avec précaution. Elle s’attendait à trouver une note, un code, une adresse griffonnée à la va-vite. Quelque chose qu’on cache vite, sans réfléchir, derrière une image qu’on ne regarde plus vraiment.
Rien.
Elle remit le poster en place, puis vérifia les autres.
Encore rien.
Juste de la peinture abîmée, des traces de scotch, et la poussière claire laissée par des affiches restées trop longtemps au même endroit.
Kota recula d’un pas. Plus elle fouillait, moins la chambre ressemblait à une piste.
Kota remit le poster en place, lissa le bord du papier du bout des doigts, puis recula d’un pas. Elle jeta un dernier regard à la chambre, comme pour s’assurer de n’avoir rien manqué. Puis décida de partir.
Elle quitta la chambre sans refermer complètement la porte, traversa le couloir avec la même lenteur qu'à l'aller, attentive au moindre bruit dans la maison.
Elle était presque arrivée au palier quand une voix s’éleva derrière elle.
— Tu cherches quoi exactement ?
Kota se figea.
Mireya était là, dans l’ombre du couloir, à moitié noyée dans l'ombre. Elle ne venait pas de surgir. Elle ne semblait pas essoufflée, ni surprise, ni même vraiment pressée. Elle était simplement là, comme si elle attendait. Seulement ce regard plus dur que dans le bar, plus présent aussi.
Kota ne répondit pas tout de suite.
Mireya fit un pas et la détailla en silence : la capuche, l’œil mort, la posture fermée, la main trop proche de ce qu'elle portait à la jambe.
— Forcément... La silencieuse du bar.
— Kota.
— Là, ton nom m’intéresse pas trop.. Qu’est-ce que tu fous chez moi ?
Kota la regarda, calme malgré la situation.
— Je voulais savoir ce que tu cachais.
Mireya eut un rire bref, sans amusement.
— Et t’as cru que tu trouverais ça dans ma chambre ?
Kota ne répondit pas.
Mireya resta face à elle, le regard dur, mais quelque chose dans son expression se décala légèrement. De près, Kota faisait encore plus jeune. Pas fragile. Pas innocente. Juste trop jeune pour avoir ce calme-là dans une maison où elle n’avait rien à faire
— C’est pas ici que tu trouveras les infos sur le camion, dit Mireya. Si j’ai quelque chose, je vous le communique.
Kota resta silencieuse.
Mireya détourna les yeux une seconde, comme si elle cherchait à ravaler ce qu’elle avait vraiment envie de dire. Elle avait encore envie de la foutre dehors. Elle aurait dû, même. Kota venait d’entrer chez elle, de franchir une limite qu’aucune mission ne justifiait. Mais la colère pouvait attendre. Le camion, non.
— Viens. dit-elle en soupirant. J'vais pas te jeter dehors au milieu de la nuit, mais restes pas là à me fixer.
Elle l’emmena jusqu’au salon. Là au moins, Kota serait assise devant elle, loin du couloir, loin de sa chambres, loin des portes qu’elle n’avait aucune raison d’ouvrir.
— Assieds-toi. Et touche à rien.
Kota s’assit.
Le salon était plongé dans une lumière basse, jaune, fatiguée. Une table basse encombrée, un cendrier plein, une veste jetée sur le dossier d’une chaise. Rien qui ressemble à une planque. Rien qui donne plus de réponses que la chambre finalement.
Mireya resta debout quelques secondes, les bras croisés, le regard fixé sur elle.
— T’as vraiment choisi la pire manière de demander une info.
Kota baissa légèrement les yeux, sans répondre.
Mireya souffla du nez, attrapa son téléphone, puis s’éloigna de quelques pas.
— Bouge pas.
Elle passa un appel.
— Lester ? C’est moi. J’ai besoin que tu me confirmes un truc.
Elle resta quelques secondes debout, téléphone en main, le regard perdu dans un calcul silencieux. Puis elle ouvrit un tiroir du meuble télé et en sortit une vieille carte pliée, abîmée sur les bords, déjà marquée par d’anciens traits au stylo.
Elle la posa sur la table basse, repoussa un cendrier du revers de la main, puis chercha un marqueur dans un pot rempli de stylos qui ne fonctionnaient presque plus.
Kota se pencha légèrement.
Mireya déplia la carte jusqu’à trouver Sandy Shores Ouest.
— Lester confirme pas le camion à cent pour cent, dit-elle. Mais si la cargaison est déjà posée quelque part, c’est probablement dans cette zone.
Elle traça un premier cercle.
Puis un deuxième.
Puis un troisième, un peu plus loin, près d’une route secondaire.
— Trois entrepôts possibles.
Le marqueur grinça contre le papier.
— Celui-là est le plus logique pour un transfert rapide. Celui-là, plus discret. Et celui-là… assez isolé pour qu’on entende rien si ça tourne mal.
Kota observa les cercles, les routes autour, les distances entre les bâtiments.
— Sécurité ?
Mireya reboucha le marqueur entre ses dents, puis répondit sans lever les yeux.
— Trois à cinq gardes. D’après Lester, un seul armé d’un pistolet. Les autres sont surtout là pour surveiller, charger, faire peur.
Kota sortit son téléphone.
Mireya leva enfin les yeux vers elle.
— Tu fais quoi ?
— Je garde la carte.
— Tu gardes une photo, corrigea Mireya. La carte reste ici.
Kota ne répondit pas. Et prit la photo.
Pendant une seconde, l’écran de son téléphone éclaira les traits de marqueur, les trois cercles, les routes autour de Sandy Shores Ouest.
Puis Kota rangea l’appareil.
Mireya replia la carte sans douceur.
— La prochaine fois que tu veux une info, tu m’appelles.
Kota resta silencieuse. et aquiesça d’un signe de tête.
— D’accord.
Kota se leva.
Elle fit quelques pas vers la sortie, mais Mireya parla avant qu’elle atteigne le couloir.
— Et Kota ?
La jeune femme s’arrêta.
Mireya resta près de la table, la carte encore à moitié repliée entre les mains.
— Si tu me refais ça, mission ou pas mission, je serai moins calme.
Kota hocha à peine la tête.
Puis elle disparut dans la nuit.