Sur le parking, la lumière blanche des néons rendait tout plus froid. Les voitures. Les visages. Les armes dissimulées sous les vêtements. Même la nuit semblait trop propre autour de la boutique, comme si l’endroit refusait d’admettre ce qu’elles venaient réellement d’y préparer.
Vee posa son téléphone sur le capot de sa voiture et afficha la carte.
— J’ai deux entrepôts possibles.
L’écran éclaira son visage par en dessous. Deux points rouges clignotaient dans une zone industrielle à l’extérieur de la ville, vers Sandy Shores Ouest. Des bâtiments isolés, des routes secondaires, des terrains vagues.
— D’après mon contact, le transfert devrait se faire dans un de ces deux-là.
Vectra se pencha sur la carte, bras croisés.
— Ton contact est fiable ?
Vee eut un sourire léger.
— Il préfère être fiable avec moi.
Vectra ne demanda pas plus. Ce genre de réponse suffisait rarement à rassurer. Mais elle suffisait à avancer.
Kota sortit à son tour son téléphone.
Elle ne dit rien tout de suite. Elle ouvrit une carte, changea d’écran, revint sur un message, puis afficha plusieurs points autour du même secteur.
— Moi j’ai ça.
Un silence tomba.
Vectra plissa les yeux.
— Ça, c’est six entrepôts.
Kota resta immobile.
— Oui.
— Tu nous avais pas parlé de trois ?
Kota baissa les yeux vers son écran.
Les trois emplacements donnés par Mireya étaient bien là. Mais autour, elle avait laissé visibles ses propres repères : parkings, routes de fuite, bâtiments voisins, accès secondaires, angles morts possibles.
Trop d’informations ouvertes en même temps. Trop de choses qu’elle avait notées par réflexe, sans les séparer du reste. Une erreur simple. Une erreur d’attention. Le genre de détail qui ne lui arrivait presque jamais quand elle était seule.
Elle glissa le doigt sur la carte, désactiva une couche, revint en arrière, puis zooma de nouveau.
Le silence dura assez longtemps pour devenir gênant. Vee la regarda sans rien dire, les sourcils à peine relevés.
Kota finit par corriger.
— Attendez... C’est ceux-là.
Vectra expira doucement.
— Donc au début, t’avais juste tout laissé ouvert.
Kota ne répondit pas. Elle n’avait pas l’air vexée. Pas vraiment. Mais sa main resta un peu trop longtemps serrée autour du téléphone.
Vee ne dit rien. Mais elle la regarda une seconde de trop. Pas avec moquerie. Avec intérêt. Puis elle posa son doigt sur la carte.
— Celui-ci est dans mes deux possibilités.
Kota hocha la tête.
— Et dans les trois de Mireya.
Les trois femmes fixèrent le même point.
Un seul entrepôt revenait dans les deux pistes. Pas une preuve. Pas encore. Mais assez pour faire pencher le doute dans une direction précise. Si le camion devait vraiment passer par Sandy Shores Ouest, alors ce bâtiment avait plus de chances que les autres d’être le bon.
Vectra observa la zone autour du bâtiment : route principale, accès secondaire, terrain vague, possible sortie vers le nord. Son visage ne changea presque pas, mais son corps avait déjà pris la décision.
— On va là-bas.
Personne ne protesta.
Vee rangea son téléphone.
— Si le LSPD sait vraiment qu’un transfert se prépare, on n’a pas toute la nuit.
Kota releva légèrement les yeux vers elle.
— Les flics ?
Vee ouvrit la portière de sa voiture.
— Longue histoire.
— Mauvaise ?
Vee sourit à peine. — Toujours.
Vectra regarda les deux véhicules.
— On garde le contact. Pas de détour inutile. Pas d’initiative stupide.
Vee la fixa avec amusement.
— Tu dis ça pour qui ?
— Pour celle qui se reconnaîtra.
Kota ne bougea pas. Vee non plus. Pendant une seconde, aucune des deux ne sut vraiment si la phrase visait l’une d’elles ou les trois.
Puis Vee monta dans sa voiture.
Vectra rejoignit son véhicule. Kota prit place sur le siège passager sans demander. Elle referma la portière doucement, comme si même ce bruit-là pouvait devenir une erreur.
La ville glissa autour d’elles.
Au début, Los Santos brillait encore de partout. Les enseignes, les phares, les néons, les écrans trop grands sur les immeubles. Une ville qui faisait semblant d’être vivante pour mieux cacher ce qu’elle avalait.
Puis les lumières devinrent plus rares.
Les rues s’élargirent. Les bâtiments s’espacèrent. Le bitume prit une couleur plus sèche sous les phares. La poussière commença à remplacer les reflets humides de la ville.
Dans la voiture de Vectra, personne ne parlait.
Kota regardait la route défiler, une main posée près de son couteau. Son visage restait fermé, mais son esprit ne l’était pas. Elle revoyait la chambre de Mireya. Le lit défait. Les posters de musique. L’ordinateur verrouillé. Le cadre photo sur l’étagère.
Rien là-bas ne ressemblait à la chambre d’une cheffe capable de contrôler une opération pareille.
Et pourtant, le camion existait bien.
Vectra conduisait les deux mains lourdes sur le volant. Elle n’aimait pas les informations sales. Les pistes trop floues. Les plans qui dépendaient de gens absents. Mireya avait donné un point de départ, Vee une confirmation, Kota des détails. Mais aucune d’elles n’avait encore vu le camion.
Et tant qu’elles ne l’avaient pas vu, tout pouvait être un piège.
Le talkie grésilla.
La voix de Vee passa dans l’habitacle.
— Vous me recevez ?
Vectra attrapa l’appareil sans quitter la route des yeux.
— Oui.
— On arrive dans dix minutes. J’ai presque plus de réseau.
Kota regarda par la fenêtre.
Les néons de Los Santos avaient disparu derrière elles. Devant, il ne restait que des lampes industrielles isolées, des clôtures métalliques, des terrains vagues et des silhouettes de hangars perdus dans la nuit.
— On est proches, dit-elle.
Vectra ralentit avant même d’apercevoir le bâtiment.
Elles coupèrent les phares sur les derniers mètres.
Vee était déjà garée plus loin, à moitié dissimulée derrière une structure abandonnée. Sa silhouette se découpait près de sa voiture, téléphone à la main, regard fixé vers l’entrepôt.
Vectra immobilisa son véhicule à distance. Juste assez pour voir sans être vues.
L’entrepôt ciblé se dressait au bout d’une route secondaire, plus grand qu’il n’y paraissait sur la carte. Un bâtiment industriel fatigué, murs sales, portes métalliques, zone de chargement, accès latéraux. Rien de spectaculaire. Rien qui criait le danger.
Et pourtant, quelque chose clochait déjà. La zone était trop calme.
Pas le calme normal d’un lieu vide. Un calme tendu. Comme après un bruit trop fort. Comme si l’endroit retenait son souffle.
Vee rejoignit les deux autres près du véhicule de Vectra.
Pendant quelques secondes, aucune ne parla.
Elles observèrent l’entrepôt depuis la route, encore à distance. Les murs de tôle. La grande porte de chargement. Les lampes industrielles. Les clôtures. Les zones d’ombre entre les bâtiments annexes.
Rien ne bougeait vraiment.
C’était justement ça le problème.
Vectra désigna l’ouest d’un mouvement du menton.
— Je prends la zone de chargement.
Vee suivit du regard la façade sud, là où la lumière touchait moins bien le mur.
— Je contourne par là.
Kota, elle, regardait déjà le nord.
Pas la porte. Pas les fenêtres.
Les espaces entre les lampes. Les endroits où quelqu’un pouvait rester sans être vu. Les accès secondaires. Les sorties possibles.
— Nord, dit-elle.
Vectra tourna brièvement les yeux vers elle.
— Tu vois quelque chose ?
Kota resta immobile une seconde de plus.
— Pas encore.
Son regard glissa sur la façade, puis sur le terrain vide autour du hangar.
— C’est pour ça qu’on se place.
Personne ne répondit.
Chacune prit un angle différent.
Vee disparut vers le sud, silhouette élégante avalée par les pans d’ombre entre les lampes industrielles. Vectra avança vers l’ouest, plus lourde, plus directe, déjà concentrée sur la grande entrée de chargement. Kota glissa vers le nord sans bruit, basse, discrète, comme si le terrain lui-même avait oublié de la remarquer.
Le talkie resta silencieux quelques secondes.
Puis la voix de Vectra grésilla, plus basse qu’avant.
— J’ai visuel sur l’entrée ouest.
Un souffle passa.
— La porte est ouverte.
Vee répondit presque aussitôt.
— Ouverte comment ?
Vectra s’arrêta dans l’ombre d’un vieux mur, assez loin de la zone d’accès pour ne pas être prise dans la lumière.
Devant elle, le hangar se découpait derrière les barrières et le portail entrouvert. La grande ouverture de chargement était visible depuis sa position, large, noire, immobile.
Elle resta là quelques secondes, sans avancer.
À cette distance, elle ne distinguait pas l’intérieur. Pas vraiment. Seulement la gueule sombre du bâtiment, les lignes métalliques du portail, les barrières fixes, et l’absence de ce qui aurait dû être là.
Pas de moteur au ralenti. Pas de silhouettes en train de charger. Pas de va-et-vient autour de l’entrée.
Juste une zone d’accès ouverte, trop calme, avec ce genre de silence qui arrive rarement avant les problèmes.
Vectra resserra sa main autour du talkie.
— Entrée ouverte.
Un silence passa entre elles.
Puis Kota murmura depuis le nord :
— J’ai un garde.
Vee ajouta :
— Sud aussi.
Vectra fixa l’entrée.
Au sol, près de l'entrée du portail, une forme sombre attira son regard. Quelque chose à moitié dans l’ombre, à moitié dans la poussière.
Un corps.
Pas immobile. Pas vraiment vivant non plus.
Vectra porta lentement le talkie à sa bouche.
— Et moi, j’ai quelqu’un au sol.
Le silence revint.
Cette fois, aucune ne parla trop vite. Le plan venait peut-être déjà de mourir avant même qu’elles ne l’exécutent.