Filler / Chapitre 02 / Acte 02

Acte 02

Texte brut intégré pour première relecture.

Le talkie resta silencieux.

Pas longtemps.

Juste assez pour que chacune comprenne la même chose sans avoir besoin de le dire.

La mission venait à peine de commencer, et déjà, quelque chose ne rentrait plus dans les cases.

Vectra gardait les yeux fixés sur la forme au sol, près de l’entrée de chargement. De là où elle était, elle ne distinguait pas encore les détails. Seulement un corps plié dans la poussière, une jambe mal placée, une main qui bougeait à peine.

La voix de Vee grésilla dans son oreille.

— Vectra ?

— Il respire.

— T’es sûre ?

Vectra avança d’un pas, puis d’un autre, en gardant la grande porte ouverte dans son champ de vision.

— Non.

Depuis l’extérieur, l’intérieur du hangar restait difficile à lire. La grande ouverture avalait la lumière au lieu de la renvoyer. Pas de moteur au ralenti. Pas de mouvement régulier. Aucun bruit assez net pour ressembler à un chargement en cours. Seulement des sons faibles, espacés, presque étouffés par la tôle et la distance.

Kota parla à son tour, plus bas.

— Le garde nord n’a pas bougé.

— Sud non plus, répondit Vee. Mais il est nerveux.

Vectra s’arrêta à quelques mètres de lui.

De près, la forme au sol devint un homme.

Recroquevillé près de l’entrée, à moitié dans l’ombre, à moitié sous la lumière sale d’une lampe industrielle. Le visage tuméfié. La bouche fendue. Du sang séché sur la peau, la poussière collée aux vêtements, le souffle court.

Il n’avait rien d’un civil perdu au mauvais endroit.

Sa veste. Ses chaussures. La manière dont sa main cherchait encore une arme qu’il n’avait plus.

Et surtout, l’écusson à moitié arraché sur son épaule. Noir et or. Une couronne stylisée, presque effacée par la poussière et le sang.

Quelqu’un du milieu. Et que son propre camp avait jugé inutile de ramasser.

Vectra s’accroupit lentement, sa clé à molette déjà serrée dans sa main droite.

Vectra s’accroupit près du blessé.

— Hé. Tu m’entends ?

L’homme ouvrit difficilement les yeux.

Pendant une seconde, il ne sembla pas comprendre où il était. Puis son regard accrocha la silhouette de Vectra, son bandana, ses bras solides, l’outil dans sa main.

Il tenta de reculer. Mais son corps ne suivit pas.

— T’es avec eux ?

Sa voix n’était presque plus qu’un souffle.

Vectra ne baissa pas les yeux vers sa clé.

— Si j’étais avec eux, tu serais déjà mort.

L’homme toussa. Un filet de sang coula au coin de sa bouche.

— Il parle ? Vee murmura, Au talkie

Vectra ne répondit pas tout de suite. Elle gardait son attention sur le blessé. Sur ses yeux, sa peur et ce qu’il essayait encore de retenir alors qu’il n’avait plus vraiment la force de mentir.

— Qu’est-ce qui s’est passé ici ?

L’homme ferma les yeux.

Pendant un instant, Vectra crut qu’il avait perdu connaissance.

Puis il parla.

— Ils sont partis…

Vectra se rapprocha légèrement.

— Qui ?

Il eut un rire cassé, presque sans son.

— Ceux qui sont arrivés avant vous.

Le froid monta dans le dos de Vectra avant même que la phrase soit terminée.

— Qui est arrivé avant nous ?

L’homme inspira avec difficulté.

— Une autre équipe. Ils ont débarqué avant. Propre. Rapide. Ils savaient où frapper.

Il déglutit, comme si chaque mot lui arrachait un morceau de gorge.

— Ils ont pris la vago.

La phrase resta suspendue dans l’air. L’homme déglutit avec difficulté.

— La cargaison était dedans.

Vectra ne répondit pas. Dans son oreille, le talkie grésilla légèrement. Ni Vee ni Kota ne parlèrent. Elles avaient entendu.

Le camion n’était plus là.

La cargaison n’était plus là.

Tout ce qu’elles avaient préparé, tout ce qu’elles avaient croisé comme informations, tout ce qu’elles avaient risqué pour arriver jusqu’ici venait de se transformer en retard.

Pas en échec complet.

Pas encore.

Mais presque.

Vectra serra les dents.

— Le camion est parti où ?

L’homme ouvrit les yeux. Cette fois, son regard semblait plus lucide. Pas plus fort. Seulement plus amer.

— Pourquoi je les protégerais ?

Il eut un sourire douloureux.

— Ils m’ont laissé là. Ils m’ont laissé crever comme un chien.

Vectra ne bougea pas. Elle avait déjà vu ce genre de regard. Pas seulement la peur. La rancune. Celle des types qui comprennent trop tard que leur camp n’a jamais été une famille. Seulement une file d’attente vers le sol.

— Alors parle.

L’homme chercha son souffle.

— On devait tenir l’endroit jusqu’au chargement final. Sécuriser l’entrée, surveiller les accès, rien de plus.

Il toussa, puis reprit plus bas :

— Puis les autres sont arrivés. Red Vultures

Vectra fixa la grande ouverture du hangar. L’homme eut un rire cassé.

— Ils aiment bien laisser croire qu’ils savent tout. Mais ils avaient pas la cargaison. Pas encore.

Un silence passa.

— Ils ont coupé les accès. Frappé vite. Trop vite. Ils voulaient la cargaison. Mais quand les nôtres ont sorti le camion, ils ont compris qu’ils l’avaient ratée. Alors maintenant ils cherchent où elle est partie.

Vectra serra légèrement les doigts autour de sa clé à molette.

— Et le camion ?

Le blessé ferma les yeux

— Les nôtres l’ont sorti en urgence. Avant l’heure. Ils ont paniqué quand l’attaque a commencé.

Sa bouche se tordit.

— Ils ont sauvé la marchandise. Pas moi.

Dans le talkie, Vee ne dit rien. Kota non plus.

Le hangar, lui, semblait plus bruyant maintenant. Chaque frottement, chaque écho, chaque pas lointain prenait une autre forme.

Vectra pensa aux informations de Mireya. Trois à cinq gardes. Une sécurité légère. Un transfert encore à venir.

Les chiffres étaient déjà morts.

Le timing aussi.

— Donc ceux qui sont encore dedans…

L’homme rouvrit les yeux.

— C’est pas les miens.

Il avala difficilement sa salive.

— Cinq Vultures, peut-être plus. Ils fouillent. Ils cherchent ce qu’ils ont pas réussi à prendre.

Vectra leva légèrement la tête vers l’entrée.

Cinq types nerveux, armés, humiliés, probablement prêts à tirer sur le premier mouvement qui ne leur appartenait pas.

Kota parla enfin.

— Les infos de Mireya étaient mauvaises.

Vee répondit aussitôt :

— Ou dépassées.

Personne n’ajouta la troisième possibilité.

Qu’elles aient été volontairement incomplètes.

Vectra reporta son attention sur l’homme.

— Le camion.

Il ferma les yeux.

— Route nord d’abord. Puis embranchement vers l’ouest. Ils ont parlé d’un relais. Une vieille station. Ou un dépôt. J’ai pas tout entendu.

— Quel dépôt ?

— Je sais pas.

Vectra se pencha davantage.

— Réfléchis.

L’homme grimaça.

— Y’avait des papiers dans le bureau. Des itinéraires. Des points de relais. Ils ont pas tout pris. Ils pensaient qu’on serait tous morts avant que quelqu’un fouille.

Un silence bref.

Cette fois, l’information avait du poids.

Pas une certitude.

Mais une piste.

Vee reprit dans le talkie :

— Bureau où ?

Vectra leva les yeux vers l’intérieur du hangar.

À travers la porte ouverte, elle distinguait une structure vitrée sur le côté. Une petite pièce éclairée par une lumière faible, séparée du reste du bâtiment.

— Je vois.

Le blessé bougea faiblement la main.

Ses doigts attrapèrent la manche de Vectra.

Pas fort.

Pas assez pour la retenir.

Juste assez pour demander.

— Appelle les secours.

Vectra baissa les yeux vers lui.

Pendant une seconde, elle ne vit plus seulement un rival. Plus seulement un type du mauvais côté d’un trafic qui avait déjà détruit trop de rues.

Elle revit le cartable ouvert du gamin dans le quartier de deal. Les sachets. Les pilules. Les billets qu’elle lui avait tendus sans vraiment savoir si elle essayait de l’aider ou seulement de calmer quelque chose en elle.

Cette ville laissait toujours les mêmes finir au sol.

Parfois, ils avaient quinze ans.

Parfois, ils avaient juste vécu assez longtemps pour devenir le genre d’homme qu’on abandonne devant un hangar.

— S’il te plaît, souffla le blessé.

Vectra sortit son téléphone.

Elle n’appela pas longtemps.

Pas avec son vrai nom.

Pas avec plus de détails qu’il n’en fallait.

Une adresse approximative. Un homme gravement blessé. Une urgence. Puis elle raccrocha avant qu’on lui pose trop de questions.

Vee parla aussitôt :

— Tu viens vraiment d’appeler une ambulance ?

Vectra rangea son téléphone.

— Oui.

— Ça veut dire sirènes.

— Ça veut dire qu’il crèvera peut-être pas dans la poussière.

Un silence passa.

Vee ne répondit pas.

Kota non plus.

Le blessé eut un rire étranglé.

— Mauvais choix de carrière pour avoir une conscience.

Vectra se releva lentement.

— Bouge pas.

Il ferma les yeux.

— J’allais pas courir.

Vectra recula d’un pas, puis porta le talkie à sa bouche.

— On a une piste. Bureau vitré à l’intérieur. Des documents possibles. Le camion a déjà quitté la zone, direction nord, peut-être relais à l’ouest.

Vee répondit :

— Et les gardes ?

Kota murmura :

— Toujours en place.

Vectra regarda l’entrée ouverte.

La cargaison n’était plus là.

Mais il restait quelque chose à prendre.

Pas un camion.

Pas encore.

Une direction.

Un nom de route.

Un morceau d’avance à voler à ceux qui les avaient devancées.

— On entre, dit Vectra.

Au nord, Kota ne répondit pas.

Au sud, Vee arma son pistolet avec un bruit sec.

Dans la poussière, le blessé respirait encore.

Et dans le hangar, les hommes qui restaient ne savaient pas encore que la mission venait de changer de cible.