Filler / Chapitre 02 / Acte 04

Acte 04

Texte brut intégré pour première relecture.

Acte 4 — Les moteurs morts

Elles coupèrent vers l’extérieur en évitant les zones éclairées.

Le hangar continuait de s’agiter derrière elles. Des voix résonnaient encore entre les murs de tôle, trop lointaines pour être claires, trop proches pour être ignorées. Les rivaux n’avaient pas compris tout de suite ce qu’elles avaient pris. Pas la cargaison. Pas le camion. Pas même une arme.

Juste quelques papiers.

Mais parfois, quelques papiers suffisaient à décider qui mourrait en premier.

Vee avançait devant, arme basse, regard mobile. Elle ne courait pas vraiment. Elle glissait vite, proprement, comme si même la fuite devait garder une forme d’élégance.

Kota restait plus près des clôtures, avalée par les angles morts. Par moments, elle disparaissait presque entièrement dans les ombres avant de réapparaître quelques mètres plus loin.

Vectra fermait la marche.

Les documents étaient pliés contre elle, serrés dans une main. Dans l’autre, sa clé à molette restait prête. Elle ne regardait pas souvent derrière, mais elle écoutait tout : le gravier sous leurs pas, les cris qui se rapprochaient, les portes métalliques qui claquaient, le souffle encore trop court de la nuit.

Le talkie resta silencieux.

Personne n’avait besoin de parler.

Le plan initial venait de mourir, remplacé par une course improvisée.

Quand elles atteignirent les véhicules, Vee fut la première à ralentir.

Sa voiture était toujours là.

Mais elle n’était plus vraiment intacte.

La vitre côté conducteur était fissurée en étoile. Une portière avait été enfoncée. Sur l’aile avant, deux impacts sombres avaient traversé la carrosserie. Pas des coups gratuits. Pas du vandalisme. Des tirs.

Vee s’arrêta net.

Son visage resta calme.

Son regard, lui, changea.

— Non.

Elle s’approcha lentement de la voiture, comme si elle refusait encore de comprendre ce qu’elle voyait. Ses doigts effleurèrent la peinture abîmée, puis l’un des impacts.

Pendant une seconde, son masque se fissura plus que la vitre.

Pas assez pour devenir de la panique.

Assez pour montrer que cette voiture n’était pas juste une voiture.

Vectra, elle, regardait déjà son propre véhicule.

De la fumée sortait du côté moteur.

Un filet gris, mince mais régulier, montait dans l’air froid de la nuit. Pas énorme. Pas spectaculaire. Mais assez pour être une mauvaise nouvelle.

— Putain.

Elle posa les papiers sur le siège, ouvrit le capot et recula légèrement quand une chaleur sèche lui frappa le visage.

Kota observa les deux véhicules sans bouger.

Elle n’avait pas besoin de connaître la mécanique pour comprendre la situation.

Une voiture touchée.

Un moteur qui fumait.

Un hangar plein d’hommes encore capables de revenir.

Et quelque part devant elles, un camion déjà en mouvement.

Vee releva les yeux vers Vectra.

— Dis-moi que ton truc roule encore.

Vectra inspecta rapidement le moteur. Une durite avait sauté ou presque. Quelque chose avait pris un choc. Le véhicule n’était pas mort, mais il venait de perdre le droit d’être fiable.

— Il roule.

Un bruit inquiétant claqua sous le capot.

Vectra serra la mâchoire.

— Peut-être pas longtemps.

Kota regarda vers le hangar.

— Ils vont revenir.

Comme pour lui répondre, un cri monta au loin.

Puis un autre.

Une silhouette passa brièvement devant l’une des lampes industrielles, près de l’entrée est.

Vee rangea son arme, ouvrit la portière de sa voiture, essaya le contact.

Le moteur toussa.

Une fois.

Deux fois.

Puis démarra dans un bruit trop irrégulier.

Elle ferma les yeux une demi-seconde.

— Elle peut rouler.

Vectra baissa le capot de son véhicule.

— Rouler ou tenir ?

Vee la regarda.

— Pour l’instant, je prends les deux.

Au loin, les premières sirènes commencèrent à se faire entendre.

Faibles d’abord.

Puis plus nettes.

Pas assez proches pour savoir si elles venaient pour le blessé, pour les coups de feu, ou pour nettoyer la scène avec vingt minutes de retard.

Vee pensa au policier du quartier rival.

“Ils arriveront en retard.”

Il n’avait jamais précisé pour qui.

Kota tourna la tête vers la route.

— Ambulance ?

Vectra répondit sans quitter le moteur des yeux.

— Peut-être.

Vee referma sa portière.

— Police aussi.

Aucune ne posa la question suivante.

Si la police arrivait maintenant, elle ne viendrait pas seulement trouver un blessé. Elle trouverait des corps, des douilles, un hangar vide, des rivaux nerveux, et trois femmes armées en train de quitter la zone.

Vectra ouvrit les documents récupérés, juste assez pour revoir les lignes principales.

Une destination probable.

Trois routes possibles.

Route principale.

Route secondaire.

Vieille route habitée.

Rien de propre. Rien de sûr.

Le camion avait de l’avance, mais pas encore assez pour disparaître complètement.

— On a trois chemins, dit-elle.

Vee releva la tête.

— Le plus rapide ?

— Autoroute.

— Le plus discret ?

Kota répondit avant Vectra.

— Aucun.

Vectra jeta un regard vers elle.

Kota désigna la carte du menton.

— Ils savent qu’ils sont suivis maintenant. S’ils ont un relais, ils auront prévu les routes faciles.

Vee sourit sans joie.

— Formidable.

Un nouveau bruit de moteur monta depuis le hangar.

Cette fois, plus proche.

Quelqu’un démarrait.

Vectra replia les papiers.

— On choisit en roulant.

— Mauvaise idée, dit Kota.

— Meilleure que choisir ici.

Vee monta dans sa voiture.

— Je prends devant.

Vectra pointa son véhicule du menton.

— Avec ta caisse qui tousse ?

— Elle tousse avec style.

Kota ouvrit la portière côté passager du véhicule de Vectra.

— Vous parlerez plus tard.

Une première lumière bleue apparut très loin, derrière une ligne de bâtiments bas.

Puis une rouge.

Puis plus rien.

Juste assez pour annoncer que le temps venait de se réduire.

Vectra monta au volant.

Le moteur protesta quand elle tourna la clé, puis accepta de vivre encore un peu. Pas beaucoup. Pas longtemps. Mais assez.

Vee démarra devant.

Sa voiture avança dans un bruit abîmé, la vitre fissurée attrapant les reflets des lampes industrielles. Le véhicule de Vectra suivit, fumant légèrement, plus lourd, plus lent à répondre.

Derrière elles, le hangar rétrécit dans les rétroviseurs.

La cargaison avait disparu dans la nuit, prise par une autre équipe avant même qu’elles ne posent la main dessus.

Mais elles avaient une piste.

Un blessé qui avait parlé.

Des plans volés dans un bureau.

Une destination probable.

Deux véhicules presque morts.

Et une ville entière entre elles et le camion.

Le vrai braquage ne commençait pas dans un hangar.

Il commençait maintenant.