Filler / Chapitre 02 / Acte 03

Acte 03

Texte brut intégré pour première relecture.

Acte 3 — L’entrepôt

Kota fut la première à bouger.

Au nord du hangar, la lumière industrielle atteignait mal les murs. Elle découpait seulement des morceaux de tôle, des bouts de clôture, des flaques de poussière pâle sur le sol sec. Le reste appartenait aux ombres.

Kota avançait dedans comme si elles l’avaient toujours connue.

Pas vite.

Pas lentement.

Juste au bon rythme pour ne pas exister.

Le garde nord se tenait près d’un accès secondaire, une arme basse dans la main, l’attention tournée vers l’intérieur du bâtiment. Il n’était pas calme. Pas vraiment. Ses épaules bougeaient trop. Son regard revenait sans cesse vers la grande porte de chargement, là où Vectra venait de trouver le blessé.

Il savait que quelque chose avait mal tourné.

Il ne savait pas encore à quel point.

Kota réduisit la distance.

Le sol aurait dû trahir ses pas. La poussière sèche, les petits graviers, les plaques métalliques abandonnées près du mur : tout aurait pu faire du bruit. Mais elle savait où poser le pied. Elle évitait les surfaces mortes, les débris trop légers, les angles où la lumière pouvait attraper sa silhouette.

Encore quelques mètres.

Dans son oreille, le talkie resta silencieux.

Vectra n’avait pas encore donné le signal. Vee non plus. Mais l’objectif était clair : entrer, récupérer les papiers, ressortir avant que le hangar comprenne vraiment qu’il était attaqué une deuxième fois.

Le garde tourna légèrement la tête.

Pas assez pour la voir.

Assez pour sentir quelque chose.

— Y’a quelqu’un ?

Kota s’arrêta.

Son corps se fondit contre le mur, immobile, fermé, presque absent.

Le garde plissa les yeux.

Il fit un pas vers elle.

Puis un autre.

Trop près maintenant.

Kota n’avait plus l’espace pour disparaître.

Alors elle cessa d’essayer.

D’un mouvement sec, elle s’accroupit, ramassa une poignée de sable et la projeta dans son visage.

Le garde jura, recula, porta les mains à ses yeux.

Kota passa derrière lui.

Un geste court.

Précis.

Silencieux.

La lame traversa la gorge.

Le garde tenta d’inspirer, mais aucun cri ne sortit. Son corps se raidit, chercha un appui, puis s’affaissa contre elle. Kota le retint juste assez pour éviter qu’il tombe trop lourdement, puis l’accompagna jusqu’au sol.

Elle resta immobile une seconde au-dessus de lui.

Pas par plaisir.

Pas par dégoût.

Par contrôle.

Puis elle essuya rapidement la lame sur le tissu du garde et porta le talkie à sa bouche.

— Nord neutralisé.

Au sud, Vee entendit le message.

Elle était déjà proche de son propre garde.

Trop proche, peut-être.

Elle avait choisi une approche différente. Pas la disparition totale de Kota. Pas la force frontale de Vectra. Vee savait attirer les regards, les contrôler, les détourner. Elle savait marcher comme si elle n’avait aucune raison d’avoir peur, même quand c’était précisément le moment d’en avoir une.

Le garde sud se tenait près d’un mur couvert de vieille peinture écaillée. Il regardait vers l’intérieur du hangar, puis vers la route, puis de nouveau vers le hangar. Son arme n’était pas levée, mais sa main n’en était jamais loin.

Vee avança dans l’angle d’une lampe industrielle.

Pas assez pour être pleinement visible.

Assez pour que le garde sente une présence.

Il tourna la tête.

— Hé—

Vee le tenait déjà en joue.

Pendant une fraction de seconde, rien ne bougea.

Elle aurait pu tenter de le faire taire autrement. Le menacer. L’obliger à reculer. Le forcer à poser son arme. Mais il était trop nerveux, trop exposé, trop près de la porte.

Un cri suffirait.

Un mauvais geste suffirait.

Un seul mouvement pouvait condamner leur avance.

Vee calcula.

Le bruit.

La distance.

Le risque.

Les conséquences.

Puis elle tira.

La balle frappa le garde à la tête.

Le coup de feu éclata dans la nuit.

Sec.

Brutal.

Beaucoup trop fort.

Le silence qui suivit ne fut pas un vrai silence.

Ce fut une bascule.

À l’intérieur du hangar, des voix s’élevèrent aussitôt. Des pas précipités. Des armes qu’on attrape. Une chaise qui tombe. Une porte qui claque contre un mur.

Vee recula déjà.

— Sud neutralisé, dit-elle dans le talkie. Mais ils ont entendu.

La réponse de Vectra fut immédiate.

— J’avais compris.

Vee contourna la façade est pour se fondre de nouveau dans l’ombre. Son visage resta calme, mais sa mâchoire s’était serrée. Elle n’aimait pas perdre le contrôle d’une scène. Encore moins quand le bruit venait d’elle.

Deux hommes sortirent par l’accès sud, attirés par le coup de feu.

Ils ne virent pas Vee.

Ils ne virent pas Kota.

Ils regardaient le mauvais côté.

C’était exactement le genre de chaos qu’il fallait éviter.

Ou exploiter.

Vectra entra par l’ouest.

Elle passa près du blessé sans s’arrêter, clé à molette serrée dans la main. L’homme au sol respirait encore. Plus faiblement peut-être, mais encore. Elle ne le regarda pas longtemps. Si elle s’attardait, elle perdrait le seul avantage que son appel aux secours venait de leur coûter.

À l’intérieur, le hangar semblait avoir été vidé trop vite.

L’air sentait l’huile, la poussière, le métal chaud et la peur récente. Des caisses étaient renversées près de la zone de chargement. Des traces de pneus noires coupaient le sol. Du sang avait séché par endroits, en petites marques sombres que la lumière ne révélait qu’à moitié.

La cargaison n’était plus là.

Il ne restait que les restes d’un vol déjà terminé.

Vectra longea la gauche du bâtiment, profitant du mouvement des deux hommes sortis côté sud. Les voix s’éloignaient. Les pas aussi. Pendant quelques secondes, l’intérieur lui appartenait presque.

Presque.

Un bruit vint du bureau vitré.

Une silhouette derrière la cloison.

Quelqu’un était encore dedans.

Vectra accéléra.

La petite pièce se trouvait sur le côté du hangar, séparée par des vitres sales et des montants métalliques. Une lumière faible pendait au plafond. Sur le bureau, des papiers étaient éparpillés, certains froissés, d’autres tachés de café ou de poussière.

Le garde à l’intérieur leva la tête au dernier moment.

Trop tard.

Vectra frappa la porte avec son épaule.

Elle résista une seconde.

Pas deux.

Le battant s’ouvrit violemment contre le mur.

Le garde attrapa son arme.

Vectra fut plus rapide.

Sa clé à molette s’abattit sur son poignet avec un craquement sec. L’arme tomba sur le sol. Avant qu’il puisse crier, elle lui envoya un second coup dans la mâchoire.

L’homme recula contre le bureau, renversa une chaise, tenta de reprendre son équilibre.

Vectra lui saisit le col et le plaqua contre la vitre.

— Les papiers.

Il grogna, sonné, le regard flou.

— Va te—

Elle frappa encore.

Pas pour tuer.

Pour éteindre.

L’homme s’effondra contre le bureau, inconscient avant de finir sa phrase.

Vectra reprit son souffle.

— Bureau sécurisé, souffla-t-elle dans le talkie.

Kota répondit presque aussitôt :

— Je bouge.

— Négatif, dit Vectra. Reste au nord. Surveille l’accès.

Un court silence.

Puis Kota :

— Reçu.

Vee, elle, apparut près de l’entrée est, silhouette basse, arme au poing.

— Je suis dedans.

Vectra fouillait déjà le bureau.

Elle écarta les papiers inutiles, les factures, les notes griffonnées sans intérêt, les feuilles tachées de traces de doigts. Son regard chercha les formes qui comptaient : lignes de route, horaires, croix, flèches, noms de relais.

Elle trouva une carte froissée sous un carnet.

Puis une feuille avec trois itinéraires possibles.

Puis un bout de papier arraché où deux mots avaient été entourés plusieurs fois.

Station Redwood.

Vectra fixa le nom.

— J’ai quelque chose.

Vee arriva près de la vitre, regarda par-dessus son épaule.

— C’est où ?

— Au nord-ouest. Pas loin d’une vieille station-service, je crois.

Elle attrapa d’autres feuilles, les plia rapidement et les glissa dans sa poche.

À l’extérieur, un cri monta côté sud.

Les hommes qui avaient suivi le bruit revenaient déjà.

Vee leva son arme.

— On a moins de temps que prévu.

Vectra arracha la dernière feuille utile.

— On a toujours moins de temps que prévu.

Le talkie grésilla.

La voix de Kota, basse mais plus tendue :

— Mouvement nord. Un homme revient vers ma position.

Vectra regarda Vee.

— On sort par où ?

Vee jeta un regard vers le hangar.

La grande porte ouest était trop exposée.

Le sud était réveillé.

Le nord avait Kota, mais aussi un garde qui revenait.

L’est restait sale, sombre, encombré.

— Est, dit Vee. Maintenant.

Vectra hocha la tête.

Elles sortirent du bureau au moment où un coup de feu claqua dans le hangar.

Pas celui de Vee.

Pas celui de Kota.

Un tir ennemi.

La balle frappa une vitre du bureau, qui explosa en éclats brillants derrière elles.

Vectra baissa la tête, entraîna Vee avec elle et fonça vers l’est.

Le hangar se réveilla vraiment.

Des voix hurlèrent. Des pas coururent sur le béton. Quelqu’un tira encore, trop haut, trop vite, sans viser correctement.

Vee riposta une fois.

Pas pour tuer.

Pour faire baisser les têtes.

Le coup fit reculer deux silhouettes près de la zone de chargement.

— Kota, sortie est ! lança Vectra dans le talkie.

Pas de réponse.

Une seconde.

Puis deux.

Trop longues.

Enfin, la voix de Kota revint :

— J’arrive.

Elle surgit de l’ombre près d’un empilement de palettes, aussi silencieuse que possible malgré la course. Une trace sombre marquait sa manche. Pas forcément la sienne.

Vee la vit.

— Touchée ?

— Non.

— Tu réponds vite, la prochaine fois.

Kota passa devant elle sans ralentir.

— Cours mieux.

Vectra aurait presque pu rire.

Presque.

Elles atteignirent l’accès est, une petite porte métallique déjà entrouverte, probablement utilisée par ceux qui avaient fui avant elles. Vectra la poussa avec l’épaule, et l’air froid de la nuit leur frappa le visage.

Dehors, la poussière semblait plus claire.

Plus dangereuse aussi.

Derrière elles, le hangar continuait de crier.

Les rivaux étaient encore vivants.

Pas tous.

Mais assez.

Les trois femmes coupèrent vers le nord en évitant les zones éclairées. Vee avançait vite, arme basse. Kota disparaissait par moments entre les ombres et les clôtures. Vectra gardait les papiers serrés contre elle comme s’il s’agissait déjà d’une partie de la cargaison.

Elles n’avaient pas récupéré le camion.

Elles n’avaient pas récupéré la drogue.

Elles n’avaient même pas vraiment gagné le combat.

Mais elles avaient volé autre chose.

Une direction.

Un nom.

Une chance de ne pas être les dernières à courir après la cargaison fantôme.