Filler / Chapitre 01 / Acte 04

Vectra — Le quartier de deal

Vectra sonde l est de la ville.

Est de Los Santos / halls, parkings, regards fermés

Vectra, elle, choisit l’est de la ville.

Elle y arriva au volant de son camion, moteur grondant un peu trop fort pour un quartier où tout le monde préférait écouter sans se faire remarquer. Quand elle coupa le contact, le silence revint d’un coup, lourd, presque méfiant.

Elle descendit du véhicule et jeta un regard autour d’elle. Les façades semblaient fatiguées d’exister. Les cages d’escalier sentaient l’humidité, le plastique brûlé et la fumée froide. Des silhouettes traînaient aux coins des immeubles, sur des bancs, près des halls, comme si elles avaient poussé là avec le béton.

Ici, personne ne parlait aux inconnus sans raison. Vectra le savait. Avec sa carrure et son regard fermé, elle obtiendrait plus de silences que de réponses.

Vectra arrive dans le quartier de deal.

Elle passa par les halls, les parkings, les coins où les gens traînaient sans jamais vraiment attendre personne. Les conversations s’éteignaient avant qu’elle arrive. Les regards glissaient sur elle, puis ailleurs, trop vite pour être honnêtes. Elle posa quelques questions. Jamais longtemps. Jamais assez fort pour donner l’impression qu’elle cherchait à provoquer.

Mais rien ne remontait. Pas un nom. Pas une heure. Même pas une rumeur assez solide pour mériter d’être ramenée aux autres.

Les rares personnes qui auraient pu savoir quelque chose se fermèrent aussitôt. Les autres n’avaient rien. Ou rien qu’elles accepteraient de dire à une inconnue.

Au bout d’un moment, elle repéra un petit groupe de jeunes dealers adossés à un muret.

Des gamins, surtout.

Quinze ans, seize peut-être. L’un d’eux paraissait un peu plus vieux, mais seulement parce que la fatigue lui avait durci le visage trop tôt. Ils traînaient là comme on finit par traîner quelque part quand on n’a plus vraiment d’endroit où aller, entre des rires trop courts et des silences qui retombaient d’un coup.

Vectra ralentit.

L’un des jeunes leva les yeux vers elle.

Pas une vraie ressemblance. Pas quelque chose qu’on aurait pu nommer tout de suite. Plutôt une impression. Une manière d’être là sans y être complètement. Un visage encore jeune, déjà usé par des habitudes trop vieilles pour lui.

Et, sans qu’elle puisse l’empêcher, Tao lui traversa l’esprit.

Le prénom passa en elle comme une gêne sourde.

Elle s’approcha.

— Tu vends quoi ?

Le gamin la dévisagea une seconde, comme s’il hésitait entre se fermer ou faire comme si tout était normal. Puis il ouvrit son cartable. Comme un élève qui montre ses affaires.

Le jeune dealer ouvre son cartable devant Vectra.

À l’intérieur, il y avait de tout. Une pharmacie de rue portée sur des épaules d’enfant.

Vectra resta silencieuse une seconde de trop. Et pendant un instant, ce ne fut plus ce gamin qu’elle vit.

C’était Tao.

Pas vraiment son visage. Plutôt ce geste trop familier, cette maigreur, cette façon de fouiller dans un sac comme si porter ce genre de merde était devenu une habitude normale.

Le souvenir de Tao traverse Vectra.

La vision disparut presque aussitôt.

Le cartable était toujours là.
Le gosse aussi.
Et le quartier n’avait pas changé.

Vectra pinça légèrement la mâchoire.

— T’as entendu parler d’un nouveau produit ? demanda-t-elle. Un truc qui arrive bientôt. Plus fort que le reste.

Le garçon haussa les épaules.

— Moi j’ai ce qu’on me donne.

— Qui te donne ?

Il eut un vague sourire, pas assez vivant pour être insolent.

— Des gens.

Un silence s’installa.

Vectra aurait pu insister. Le secouer. Lui faire peur. Elle savait faire peur.

Mais elle regarda encore une fois le cartable ouvert.

Et elle pensa à Tao avant qu’il ne vive sous sa protection. Avant qu’il ait quelqu’un pour lui dire de dégager de là et qu’il comprenne qu’à force de porter ce genre de sac, on finissait parfois dedans.

Puis elle fouilla dans sa poche et sortit quatre billets de vingt. Elle les plia en deux, sans vraiment savoir pourquoi, puis les tendit au garçon.

Le gamin ne les prit pas tout de suite.

— C’est pour quoi ?

Vectra haussa les épaules, comme si elle regrettait déjà son geste.

— Achète-toi autre chose que cette merde.

Il la fixa, méfiant, puis attrapa l’argent. Pas de merci. Pas de sourire. Seulement ce regard vide, trop vieux pour son âge.

— Si t’achètes rien, tu peux partir alors. Dit-il à la place.

Vectra serra légèrement la mâchoire.

La phrase n’était même pas vraiment insolente. Elle sonnait comme une habitude. Une réponse apprise à force de voir les adultes passer, demander, prendre, repartir.

Elle aurait pu répondre quelque chose. Mais elle ne le fit pas. Son regard revint une dernière fois sur le cartable, puis sur le visage du gamin. Pendant une seconde, Tao essaya encore de se superposer à lui.

Vectra tourna les talons et retourna à son camion. Elle n’avait rien obtenu. Même pas une rumeur utile.

Juste ce gosse, ce sac ouvert, et cette impression sale que certains souvenirs savaient exactement quand revenir.